Post Numéro: 7
de le chercheurs 39-45
30 Juin 2024, 17:35
Je reviens enfin vers vous après l'attente des archives, je vais pouvoir vous en dire plus grâce aux documents et aux recherches que j'ai effectué en les attendant. Et pour commencer je vais dépeindre le personnage le plus intéressant, Jean Baillet dit Roger-Henry Nogarède.
En 1931, il adhère au parti communiste et tente dès 1935 de se porter candidat aux élections de Colombes pour y devenir conseiller, mais il échoue. Dès l'année suivante, il quitte son emploi de chef jardinier à la mairie de Nanterre pour se lancer pleinement en politique. Cette même année, il participera à l'organisation des grèves dans les usines Peugeot, Farman, Renault et Kléber.
L'année d'après, il atteint enfin son objectif en devenant secrétaire général de la région communiste Paris-Ouest. Il trouve sa place au cœur de l'action de son parti, où il œuvre aux côtés de membres importants comme Maurice Thorez, Gabriel Péri ou même Jacques Duclos, avec lesquels il prend la parole à de nombreux rassemblements.
En septembre 1939 après deux ans au parti, il se retrouve mobilisé dans une unité d'infirmiers dans le secteur des ouvrages de la ligne Maginot. Là-bas, il apprend l'interdiction du Parti communiste vers la fin du mois de septembre, mais sa situation militaire lui permet de ne pas être arrêté. Début décembre, son profil attire l'attention des autorités et une demande est effectuée à la police spéciale pour connaître ses opinions et ses fréquentations. Lors de sa première permission, il reçoit l'interdiction de retourner dans le département de la Seine en raison du décret interdisant toute action communiste. Interdiction qu'il brave, mais au même moment, un mandat d'arrêt est émis à son encontre. Il est filé par les autorités et est finalement arrêté chez ses parents à Caen le 30 décembre 1939. Il est ensuite ramené à Paris le 7 janvier 1940 pour être interné à la prison de Fresnes et de la Santé en compagnie de nombreux autres communistes.
Début juin 1940, une note confidentielle du général Gamelin révèle une inquiétude grandissante au sein des autorités françaises. Ce document évoque "l’éventualité d’une action des éléments communistes de la région parisienne en vue de délivrer leurs partisans incarcérés, en cas d’avance allemande sur la capitale". Pour contrer cette menace potentielle, une décision cruciale est prise : déplacer les détenus vers le sud de la France en direction du camp de Gurs, loin de la capitale exposée. Le 10 juin, comme plusieurs centaines d’autres captifs, il est envoyé dans le camp d’internement de Cépoy dans le Loiret. Cela n’est qu’une étape dans leur long voyage car, après quelques jours sur place, les 1000 détenus doivent encore être déplacés. Une colonne de prisonniers se forme, les fuyards et les traînards ne pouvant plus marcher sont abattus comme les directives le demandent. Mais le cortège subit des attaques de l’aviation allemande et Jean réussit, comme de nombreux autres, à s’échapper à Neuvy-sur-Loire le 15 juin.
Jean Baillet plonge aussitôt dans la clandestinité avec le pseudonyme de Jacques. Dès juillet, il rejoint la capitale et renoue avec le Parti communiste clandestin. Durant les mois qui vont suivre, il va participer à la reconstruction du Parti en reformant le contact avec les chefs militants et le comité central, rôle qu'il se voit confier par Jacques Duclos. Mission qu'il commence dès les jours qui suivent avec les communistes de l'Aube en la personne de Maurice Romagnon, récemment évadé de la prison de Dijon. Les mois qui suivent vont être faits d'un recrutement intensif, de la restructuration et de la propagande avec la fabrication et la diffusion de tracts. Dès l’automne, il forme de nombreux groupes de résistance chez les cheminots de sa région.
En janvier 1941, Jean Baillet rejoint la branche industrielle de l'Organisation Spéciale, la branche armée du Parti communiste. Grâce à son influence dans le milieu ouvrier, il dirige de nombreux sabotages dans les usines Renault. Mais ce début d'année exige de recloisonner les différentes régions communistes qui forment Paris. Trop connu pour administrer la région Ouest, il est chargé d'être le responsable politique de la région Est, mais à peine un mois plus tard, suite à un différend entre deux responsables d'autres régions, Jean est finalement changé pour la région Nord aux côtés de Roger Linet, responsable des actions clandestines dans les usines de la région, et Raymond Colin, responsable à l’organisation. Malgré la vie clandestine qu'il mène, il obtient du Parti de vivre avec sa femme et ses deux fils à Saint-Ouen.
Dans la nuit du 16 juillet 1941, il organise le premier déraillement de train en région parisienne avec un train de marchandises en partance pour l'Allemagne sur la ligne d'Épinay-sur-Seine. Quelques jours plus tard, il pousse l'un de ses hommes à commettre un autre sabotage dans le dépôt de La Plaine Saint-Denis, réussissant à jeter une locomotive en travers du pont tournant et immobilisant alors le dépôt.
Les actions de sabotages dans la région Nord sont nombreuses, quasiment 2 ou 3 par semaine. Jean Baillet avec le pseudonyme de Romain en fait part à Jean Laffitte (comme il le cite dans son livre) lors de balades sur les Grands Boulevards.
En août 1941, il est nommé à la tête d'une section de choc de sa région, soit environ 500 hommes. Sous les ordres de Jean Carré, il devient commissaire interrégional responsable de l'Organisation Spéciale dans la région Paris-Nord comprenant le Nord de la Seine et la Seine-et-Oise, aux côtés de Pierre Rebière, Paul Dumont et Marcel Paul. Avec Fosco Focardi, ils créent les premières formations militaires du parti, Jean formant le premier groupe OS de la banlieue Nord, qui deviendra plus tard, le 1er groupe FTP banlieue Nord.
Durant ce mois d'août, Jean commande une opération sur un train stationné dans la forêt de Chantilly et qui appartenait à un haut dignitaire allemand, mais un problème d'explosif fait reculer les hommes. Il s'agissait alors du train d'Hermann Göring.
A côté de ces actions, Jean continue presque tous les jours de parler sur les marchés pour y partager des tracts et les idées de l’Internationale communiste.
Le 16 août, il se trouve sur le marché d'Aulnay-sous-Bois, debout sur une table, il harangue la foule et s'exprime auprès des ménagères. Deux gardiens de la paix tentent de mettre fin à la manifestation. Les hommes prennent la fuite et les agents sont ralentis par la foule, mais l'un d'eux ne quitte pas des yeux Jean et réussit à le rattraper. Ramené vers le lieu de son "méfait", le gardien de la paix questionne un commerçant pour savoir si Jean Baillet était bien l'homme qui effectua le discours, ce que ne reconnaît pas le commerçant. C'est alors qu'un officier de l'armée en retraite, de Tinguy du Pouët, reconnaît Jean comme l'orateur du discours.
Il est une première fois interrogé par la police française à Versailles qui retrouve sur lui des papiers au nom de Nogarède. Déclinant son identité au nom de Roger Henry Nogarède, il dit être maçon né à Alès et reconnaît « être un sympathisant communiste et des organisations qui entendent rendre la France libre ». Mais il ne livre ni son adresse ni le nom de sa femme.
Il est ensuite remis à la Gestapo dans l’après-midi. Bien que torturé, il tient sa version et continue de nier les faits tout en refusant de donner son adresse où se trouve sa famille et d’autres preuves compromettantes. Il est interné à la prison du Cherche-Midi dans l’attente de son jugement programmé pour le 23 août.
Jugé par le Tribunal militaire de la Feldkommandantur de Saint-Cloud, avec la présence de l’officier l’ayant reconnu maintenant son accusation, il écope de la peine de mort pour « manifestation communiste ».
Retourné en cellule sans connaître la date de son exécution, il est aux environs de 12h50, ce 27 août lorsqu’il apprend le moment précipité de son exécution, à 15h, ne lui laissant que peu de temps pour écrire une dernière lettre à sa femme et ses enfants (extrait de sa dernière lettre) :
« On vient de m’annoncer qu’à trois heures, je serai mort. J’accepte mon sort. Soyez sûrs que je mourrai courageux. Ne perdez pas votre temps à pleurer toute votre vie sur moi. Plus tard quand cette maudite guerre sera finie et que vous rencontrerez certains de mes amis, dites-leur que j’ai eu une pensée pour eux qui m’ont aidé dans certains moments difficiles de ma vie. »
Il est ensuite conduit au Mont Valérien où il est fusillé à 14h55, sous le nom de Nogarède.
Ce n’est que le 13 septembre que les autorités allemandes apprendront sa véritable identité et donc son passé politique au sein du parti communiste.
Aussitôt, il est érigé en martyr aux côtés d’autres fusillés dans l’Humanité clandestine du 4 septembre.
Des tracts le représentent et un groupe de résistance communiste portera son nom.
À la fin de 1945, il est exhumé pour reposer au cimetière d’Argenteuil, après des funérailles solennelles dans la cour de la mairie de la ville, où son passé de résistant est rappelé, notamment avec les mots de Marcel Paul. C’est devant plus de 6000 personnes venues rendre un dernier hommage au héros d’hier que Jean Baillet est conduit dans sa dernière demeure.
Mais l’histoire ne se finit pas là. L’année suivante, l’officier qui avait dénoncé Jean Baillet est jugé pour ces actes, qu’il ne cesse de nier. Après un procès retentissant et qui fit grand bruit chez les communistes, il est condamné à la peine de mort, mais verra sa peine commuée en réclusion à perpétuité.
Ce n’est qu’en 1946 que Jean obtiendra le titre de Mort pour la France. Il est homologué au rang de capitaine FTP, reçoit la croix de guerre, la médaille des internés résistants à titre posthume et sera fait chevalier de la Légion d’honneur.