Post Numéro: 32
de Ballon-Balma
06 Nov 2023, 17:56
Les effectifs des formations de chasse françaises (suite)
Malgré mes recherches, je ne parviens pas à retrouver mes indications sur ces effectifs dans certaines missions, après le 17 mai 1940. D'autres messages analogues seraient-ils cachés ailleurs ? C'est peu probable.
Voici, avant de nouvelles indications d'effectifs pour certaines missions, quelques explications appropriées (ce sujet n'est pas simple) :
Vous pourriez me dire : « Bon, ça va, on a compris. Il y avait souvent des formations étoffées, voire puissantes, de la Chasse française. »
Cependant, je crois qu’il faut continuer car il pourrait sembler naturel de penser que, au bout d’un certain temps, les effectifs ont fortement baissé à cause des pertes, comme le montrent des mesures désespérées qui ont été prises pour renforcer la Chasse, comme l’envoi, dans des unités de première ligne (unités qui avaient à combattre presque chaque jour), d’avions et même de pilotes (instructeurs) des écoles de chasse. Je soupçonne ces mesures d’avoir été prises dans la panique, sans raison vraiment valable. En effet, les usines produisaient alors plus de chasseurs qu’il n’en fallait pour combler les pertes, spécialement des Bloch 152 (certes moins rapides que les Me 109 E et les D.520 mais ayant l’armement resté longtemps le plus puissant du monde, avec surtout deux excellents canons français de 20 mm HS 404 très supérieurs aux deux canons MG FF des chasseurs allemands et aux 8 mitrailleuses légères des chasseurs de la RAF, plus deux mitrailleuses légères) et des Dewoitine 520 qui, si l’on tient compte de tous les facteurs, étaient supérieurs en combat aux Me 109 E (notamment grâce à un canon axial et à une écrasante supériorité en piqué), sans parler des pauvres 110, rapides et bien armés mais pour le reste… Aussi bien le Bloch 152 que le D.520 étaient enfin produits, dans les usines, au rythme d’au moins 200 par mois chacun, très supérieur au rythme de production du Me 109 E (moyenne mensuelle en 1940 : environ 140 mais… plus de 200 en mai et en juin, der Teufel (le diable) sait pourquoi et comment (d’après moi, ce fut un hasard). Pour les pilotes, non seulement les écoles de chasse en « sortaient » un nombre important (au moins 200 par mois, sans garantie, nombre inférieur aux pertes en tués ET BLESSÉS) mais il y avait en France de très nombreux chasseurs polonais, très bon pilotes, dont on ne savait trop que faire au début, tant ils étaient nombreux (177 ont été vraiment employés, y compris beaucoup dans les petites unités locales de la DAT), qui ont beaucoup renforcé les groupes de chasse, en général par « patrouilles » de trois. Cela n’abaisse en rien les mérites de l'Armée de l'Air : n’oublions pas que la France était en guerre parce que l’Allemagne avait attaqué la Pologne (idem pour l’Angleterre). Même sans ce renfort (très utile, de même que pour les pilotes tchèques), l'Armée de l'Air aurait tenu le coup, j’en suis certain. N’oublions pas que la Chasse allemande, elle aussi, était très éprouvée. Mais si mais si.
L’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » (Le Miroir), qui se consacre surtout à la politique et à l’actualité immédiate, est, bizarrement, bien renseigné sur la IIe guerre mondiale. Il a publié les chiffres de pertes en avions détruits (ajouter les endommagés) de la Luftwaffe durant la Campagne de France : pour les Me 109, pas moins de 535 détruits. Connaissant assez bien ce sujet, je le trouve parfaitement vraisemblable compte tenu, notamment, du fait que les chasseurs allemands étaient utilisés au maximum, faisant généralement plusieurs missions par jour (sauf temps défavorable), ce qui entraînait inévitablement des pertes beaucoup plus élevées. « Der Spiegel » est toujours très sérieux quand il publie des articles de ce genre (mais pas toujours en matière de politique ou de scandales). Ce nombre de 535 Me 109 perdus (plus les centaines d’endommagés, inutilisables pendant des mois, c’est trop peu connu !) est très supérieur à ceux qu’ont publié d’autres auteurs, y compris le très prolifique auteur allemand Jochen Prien. D’après lui, les unités de chasse allemandes possédaient 1 059 avions au 6 juillet (page 32). Les usines avaient produit environ 500 Me 109 (chiffre à affiner) en mai et juin et, naturellement, la plupart de ces 500 avions neufs avaient servi surtout à combler les vides béants dans les unités combattantes. Elles avaient 1 016 Me 109 au 10 mai (cf. Danel et Cuny, « l’aviation de chasse… », page 179. 1 016 + 500 = environ 1 520. 1 520 – 1 059 (effectif au 6 juillet) = 460 avions perdus (ce sont les pertes en mai et juin). Il va de soi que ces calculs improvisés sont très approximatifs, et je me fie davantage aux chiffres du « Spiegel ». En effet, les pertes allemandes ont très probablement été comblées en partie en prélevant des Me 109 là où il en restait (comme en France) environ 350 : les réserves, car il y en avait toujours, et les écoles de chasse (abondamment équipées), voire d’autres sources.
Ce même Jochen Prien a publié les effectifs théoriques, réels et disponibles de chaque groupe de chasse de la Luftwaffe. Au départ, c’était en principe 40 (effectif théorique) mais le nombre réel pouvait varier. I/JG 3 : 48 au 11 mai mais 39 au 8 juin, soit 9 de moins, ce qui ne peut que traduire des pertes au combat. Selon le même livre, les pertes de ce groupe furent de 15 avions détruits plus 10 à 20 fortement endommagés.
Le nombre d’avions disponibles (pouvant participer à des missions dans un délai réduit) de ce groupe est passé de 35 au 11 mai à 25 au 1er juin, 26 au 8 juin, 25 au 15 juin. La baisse fut donc de 29 %. Pire encore : 44 pilotes utilisables au 11 mai, 26 au 15 juin, une baisse de 41 %.
Prenons un groupe de la très fameuse JG 26 : le II./JG 26. Les nombres d’avions :
Théorique au 11 mai : 48 – au 15 juin : 39
Disponibles : 42 au 11 mai, 16 au 29 juin, soit une baisse de 26 avions ou de 62 %.
Pilotes utilisables : 34 le 11 mai, 23 le 23 juin, soit une baisse de 11 ou de 32,5 %.
J’ai fait les calculs (approximatifs) avec ma chère vieille règle à calcul, qui me sert fidèlement depuis l’année de Maths-Élem. En matière de guerre aérienne, donner des chiffres de victoires ou de pertes à un millième près, par exemple 14,863, ne rime absolument à rien même si cela peut donner une impression (trompeuse) de précision et d’exactitude scientifiques. Cette grande précision n’est qu’une illusion. Aucun scientifique sérieux ne donne des résultats aussi précis dans un domaine aussi mal connu, dont les chiffres réels peuvent être supérieurs ou inférieurs de plusieurs unités (avant la virgule !) à la réalité, voire de plusieurs dizaines.
La tendance d’ensemble pour la chasse allemande après ses combats contre l'Armée de l'Air (et un peu contre la RAF, disons pour environ 10% des pertes allemandes, au grand maximum 20 % car il y avait ENVIRON 100 chasseurs de la RAF et environ 1 000 de l'Armée de l'Air ) est claire : forte baisse du nombre d’avions et de pilotes disponibles. Beaucoup d’autres avions existaient, mais non disponibles car endommagés au combat ou par accident.
Revenons aux effectifs engagés par la Chasse française mais en commençant par l’ennemi qui cherchait à lui faire des misères : un groupe de chasse allemand possédait, au départ, environ 40 avions. Sauf le premier jour, où leur taux de disponibilité était très élevé (entretien et révision effectués, pas encore de pertes), celui-ci a baissé rapidement, ce qui est normal. Le taux de disponibilité maximum était d’environ 70 % et pouvait baisser jusqu’à 60 % de l’effectif réel, qui avait diminué en raison des pertes. Un groupe de chasse de la Luftwaffe pouvait donc aligner au combat, sauf le premier et peut-être le deuxième jour, un maximum de 40 x 0,7, donc 28 avions, l’effectif de 7 Schwärme (c’est le pluriel de Schwarm – 4 chasseurs – mais un Français pourrait peut-être parler de « Schwarms » au pluriel). Or, du moins pendant la Campagne de France, les missions allemandes se faisaient le plus souvent avec l’effectif d’un groupe, voire moins, à peu près jamais celui d’une escadre entière (3 groupes). Au bout de quelques jours, au plus tard une semaine, les avions non disponibles étant trop nombreux, on volait à 4 x 6 Schwärme, soit 24 chasseurs – au maximum ! Eux aussi, les Allemands volaient souvent à l’effectif d’une escadrille (3 par groupe), soit 12 avions moins les non disponibles, donc souvent 2 x 4 = 8 avions. Comme chez l’adversaire, d’autres combinaisons étaient possibles.
Dans son livre « Les premiers et les derniers », Adolf Galland a raconté deux missions qu’il a faites à deux avions car il n’était membre d’aucun groupe mais de l’état-major de son escadre (la JG 27 ; c’était avant sa mutation à la JG 26) ; il n’était pas censé participer à des combats et il devait « s’attribuer des missions par des procédés inavouables ». Voler à deux, je trouve qu’il ne doutait de rien car, au début, l'Armée de l'Air était presque intacte et elle pouvait être très dangereuse même pour un Galland (un pilote exceptionnel) : le 12 mai, ses premières victoires sur deux « Hurricane » (plus une l’après-midi) non pas belges mais de la RAF (dont la mention erronée comme belges avait provoqué un très grand courroux, pendant de longues années, du plus grand as belge de 14-18, « le premier porte-étendard de la Force Aérienne Belge », Willy Coppens de Houthulst qui, d’après l’admirable Jean Lasserre, rédacteur en chef de la formidable revue « Icare » pendant des dizaines d’années, « a cassé les c… au monde entier » avec cette affaire. Ce jour-là, Galland volait donc avec un seul équipier, le capitaine Gustav Rödel (la lettre ö se prononce toujours eu), lui aussi un futur grand as de la Luftwaffe (moins grand que Galland), ce qu’il n’a pas indiqué clairement dans son livre (tout au plus « Gustav », prononcé Goustaf).
Le 3 juin, le revoilà parti avec un seul équipier (le capitaine von Ankum-Frank) durant l’opération « Paula », le bombardement de divers objectifs dans la région parisienne, dont certains dans Paris. Cela aurait pu très mal finir pour Galland car le GC I/3 était là avec ses D.520, et « même » un pilote de Morane 406, le lieutenant Raphenne (GC I/6), a abattu deux Me 109. Mais, n’ayant vraiment peur de rien et très agressif comme toujours en combat, Galland, qui venait d’abattre un Bloch 152, s’est retrouvé face à une quinzaine de Morane 406 de ce même GC I/6 qui avaient décollé en ordre dispersé sous les bombes qui pleuvaient (ils étaient donc désorganisés), et en a abattu deux en succession rapide. Il s’est retrouvé trop près de la deuxième victime, entrant en collision, mais légère, avec le Morane : perte de son mât d’antenne radio, hélice endommagée : « Ce qu’il faut, c’est de la chance ! ». S’il avait été un peu plus haut… Nul ne peut dire ce qui lui serait arrivé, ou pas.
Il n’est donc pas évident que les pauvres Français aient été constamment écrasés sous le nombre des… innombrables Allemands. Si vous regardez bien les chiffres ad hoc dans le fameux livre Docavia de Danel et Cuny « l’aviation de chasse… », vous verrez que, face aux 1 016 Me 109 des unités allemandes dont 850 ont participé aux opérations, les autres devant protéger divers sites importants en Allemagne (p. 179), il y avait 912 chasseurs dans les unités de première ligne de l'Armée de l'Air (dont, hélas, 18 bimoteurs Potez 630 et 102 Potez 631, en tout 120) – p.182 - auxquels il faut ajouter environ 80 chasseurs de l’Aéronavale dont environ 20 Potez 631 et environ 50, voire plus, dans les petites unités locales de DAT ou ELD.
Désolé de vous avoir fait languir. L’explication, c’est qu’il s’agit d’un sujet très complexe, pour ne pas dire « embrouillé », dans lequel les pièges et les sources d’erreurs sont innombrables. Exemple : lisez donc les savantes déclarations de tous ceux – très nombreux – qui, « à leur vif regret » (tu parles !), nous répètent depuis au moins 50 ans que, certes, le Dewoitine 520 était bon, mais l'Armée de l'Air n’en avait « que 30 » au 10 mai, ceux du GC I/3. C’est faux : le nombre exact est de 79 ; la plupart des 49 « supplémentaires » étaient déjà affectés et livrés au GC I/3 (4 avions, 34 en tout, engagé au combat le 13 mai) et au GC II/3 avec 34 avions (engagé le 15 mai). Leur taux de disponibilité n’était pas fameux mais il y en avait 13 en réserve, et ce taux s’est certainement amélioré rapidement, la fabrication augmentant chaque jour en quantité et en qualité (effet de formation du personnel des usines).
Désolé – c’est fini pour aujourd’hui. Pour les effectifs en vol des chasseurs français, la suite demain, j’espère. (Sans garantie mais je ferai mon possible).