alainmichel a écrit:1) je serais très heureux si quelqu'un d'autre de ce forum peut m'expliquer comment on peut comprendre autrement votre question à Borsig à propos de la connaissance de Vichy du sort des déportés.
2) Je suis très heureux d'apprendre que vous considérez la question de la connaissance effective de la Solution finale comme quelque chose de complexe et que malgré les informations de plus en plus importantes qui circulent à partir de la deuxième moitié de 1942, la majorité des personnes/administrations/dirigeants n'avaient pas une claire conscience de l'extermination des Juifs jusque 1945.
Nicolas Bernard a écrit:Il est certain que Vichy avait les moyens de savoir quel serait le sort des Juifs déportés, au second semestre 1942, au regard des informations et des rumeurs qui circulent alors: http://www.livresdeguerre.net/forum/con ... =46570&v=1
Voir également cet article de Francis Deleu: http://www.delpla.org/forum/viewtopic.p ... 7737#p7737
Il n'en apparaît pas moins qu'au cours des mois précédant les rafles massives de l'été, bien des dirigeants vichystes, à commencer par Xavier Vallat, s'imaginaient encore, ou faisaient mine de s'imaginer, que les Juifs déportés en Pologne y étaient affectés en vue d'édifier un genre de "colonie agricole" prenant la forme d'un immense ghetto. Une vérité qui se dissipera rapidement.
Un exemple se révèle, à ce titre, des plus révélateurs.
Comme l'écrit Gilles Karmasyn sur le site phdn - http://www.phdn.org/negation/documents/ ... y-19420425 -, "Louis Sadosky, policier français membre des RG, est arrêté par la Gestapo le 2 avril 1942 et transféré à Berlin. L’arrestation se révèle être une erreur : Sadosky est un collaborateur zélé. Il finit d’ailleurs par être traité comme tel; après l’avoir interrogé sans ménagement, la Gestapo lui fait les honneurs de Berlin avant de le renvoyer en France où il contribuera à la chasse aux Juifs. De retour à Paris, il rédige un rapport à l’attention et à la demande de ses supérieurs. Ce document, découvert aux Archives nationales par l’historien Laurent Joly, raconte les cinq semaines du « voyage » de Louis Sadosky en Allemagne. Le 25 avril, des inspecteurs de la Gestapo lui font visiter Berlin et lui montrent comment sont traités les Juifs encore présents. Leurs propos sur le destin funeste et la part qu’y prend Hitler sont sans ambiguïté. Voici comment Louis Sadosky les rapporte :Il reste encore à Berlin, nous ont confié les inspecteurs, 63 000 juifs allemands, mais, ajoutèrent-ils, chaque jour des convois de juifs sont formés à destination de l’Est, et nous pensons, dirent-ils encore, qu’en 1943, il ne restera plus un seul juif à Berlin. Mais où les conduit-on, demandais-je. Dans le gouvernement général, me répondit-on. Alors, dis-je, le gouvernement allemand n’aurait-il pas l’intention de créer dans le gouvernement général un ghetto universel. Oh, non, me répondit-on, ce n’est pas l’intention du chancelier Hitler, mais au contraire celle de la destruction complète et à jamais de la race. Dans le Gouvernement général, les juifs ne vivent pas longtemps.
Source: Rapport de Louis Sadosky, 20 juillet 1942, cité par Laurent Joly, Berlin 1942. Le voyage d’un collabo au coeur de la Gestapo, C.N.R.S. Editions, 2009, p. 137-138.
Ainsi, le 20 juillet 1942, au moment où les rafles se déchaînent en zone occupée, un petit fonctionnaire français confirme à ses supérieurs que les Juifs sont exterminés, une telle information lui ayant été révélée comme frappée du sceau de l'évidence par ses collègues nazis de Berlin. Rien n'exclut, dans ce document, que Sadosky ait communiqué cette donnée à sa hiérarchie antérieurement dès le mois d'avril.
Il est difficile de déterminer la portée d'un tel document. Nous ne savons pas si Pétain et Laval ont eu communication de ce rapport. Mais, compte tenu de la divulgation très facile du "grand secret" (sic) à Sadosky, on est en droit de supposer que d'autres fonctionnaires français ont été pareillement informés par des canaux identiques.
Surtout, la publication très tardive d'un tel rapport incite à penser que les archives dissimulent d'autres pépites, sachant que la problématique de la connaissance qu'avait Vichy, dès 1942, de la "Solution finale", n'a pas fait l'objet d'une étude approfondie, malgré quelques certitudes dégagées - Pétain a notamment avoué en 1944 avoir su ce qu'il en était: http://www.delpla.org/forum/viewtopic.p ... Gard#p7731
Plusieurs historiens concluent, un peu facilement, que Vichy n'a pas cherché à savoir, dans la mesure où aucun document, à les en croire, ne témoignerait d'un quelconque intérêt du régime s'agissant du sort des déportés, à l'inverse des efforts tentés auprès des prisonniers de guerre.
Une telle assertion ne saurait cependant satisfaire. Elle constitue la déduction inaboutie d'une recherche inaboutie - comme le prouve le document déniché par Laurent Joly. Ne pas chercher à savoir, n'est-ce pas, en effet, le signe qu'on savait? Surtout, la thèse du manque de curiosité de Vichy fait bon marché d'une hypothèse qui me paraît, elle aussi, étayée par la découverte de ce document: le grand ménage effectué par les autorités vichystes elles-mêmes au sein des archives, pour camoufler leurs responsabilités. Comme souvent, de tels nettoyages laissent des traces, et bien des pièces accablantes ont été susceptibles d'y échapper, comme le rapport de Sadosky.
Ce document, et ses implications, jettent une nouvelle lumière sur l'accord conclu entre Laval et les S.S. le 2 septembre 1942, s'agissant de la réponse à apporter dans l'hypothèse où le gouvernement serait interrogé sur le sort des Juifs déportés :Paris, le 4 septembre 1942.
Au cours de l'entretien qui a eu lieu le 2 septembre entre Oberg et Laval, le Président a indiqué que les diplomates étrangers lui ont, à plusieurs reprises, posé la question de savoir pour quelle destination étaient acheminés les transports des Juifs livrés aux Autorités d'occupation. Il répondait qu'en principe, on les emmenait, dans la partie sud de la Pologne. Il demande maintenant de lui indiquer la façon de répondre, afin d'éviter une divergence avec les renseignements donnés par nous. Il a été convenu que le Président Laval communique en réponse à de telles questions que les Juifs transférés de la zone non occupée aux Autorités d'occupation sont transportés pour être employés au travail dans le gouvernement général.
Le fait que Laval prenne la peine de concocter une telle version des faits avec les S.S. ("il a été convenu"...) atteste qu'il n'ignorait pas la vérité. Sinon, pourquoi élaborer une telle "convention de langage"? Sinon, pourquoi le document n'indique-t-il pas: "Les représentants des autorités d'occupation ont tenu à rappeler au Président Laval que les Juifs transférés de la zone non occupée sont transportés pour être employés au travail dans le gouvernement général"?
Ce dernier document établit également que les nazis n'ont pas cherché à l'informer directement de la réalité de la "Solution finale", d'où ce cafouillage sur la version à livrer à la presse et aux diplomates étrangers. Plus intéressant, Laval n'a pas davantage cherché à interroger les S.S. sur ce point, et tout ce qui le préoccupe en leur présence, c'est d'élaborer un discours commun sur le sujet...
François Delpla a écrit:Autant je souscris, sur ce sujet complexe, à toutes vos nuances
(et peux les compléter par un témoignage mêlant Raymond Aubrac et un historien remarquable de la Libération, Charles-Louis Foulon : le dernier m'a raconté qu'il avait été sidéré, interviewant le premier pour son livre de 1975 sur les commissaires de la République, d'entendre Aubrac dire : "Si j'avais su qu'on gazait directement les gens j'aurais mis d'autorité mes parents à l'abri".),
autant je trouve important de remarquer que Vichy n'était pas spectateur. Il lui incombait d'une part de se renseigner (et là, les moyens étaient plutôt abondants, cf. par exemple Berlin, 1942 : Chronique d"une détention par la Gestapo
de Louis Sadosky), d'autre part de choisir entre le fait de croire les nazis sur leur bonne mine ou d'exiger, courtoisement bien sûr, des précisions sur les modalités du "jardinage en Silésie", comme a su le faire par exemple le gouvernement slovaque en dépit d'une chute dans l'orbite nazie plus précoce et plus profonde .
Destinés à disparaître du continent. Qui les soutient est contre nous. Expulsions prescrites. Réponses : les uns sont nôtres - à conserver, les autres étrangers - les rendons. Non, tous doivent partir par nos services dans les deux zones.
quovadis a écrit:Quand un dictateur ou un tortionnaire passe devant une Juridiction Internationale on ne le condamne pas en tant que responsable d'un Génocide ou d'un Crime contre l'Humanité, mais pour une implication directe dans un meurtre, un ordre précis, une directive qu'il a donnée. Souvent il n'est condamné que pour un ou deux meurtres alors qu'il a concourru à tuer des centaines, des milliers de personnes. Parce qu'il s'agit d'un processus judiciaire qui nécessite, des enquêtes, des preuves, des témoins...
On a fait de la connaissance de la Shoah l'argument "morale" nécessaire pour condamner les acteurs et les complices: Il savait donc coupable. Mais est-ce que le contraire est vrai?: Il ne savait pas donc forcément innocent? Quelle place donner au doute? Dans la justice quotidienne les juges sont amenés a évaluer les comportements, les décisions et les conséquences des actes des personnes. Déterminer quand le doute peut être permis, quand il n'est plus possible. Cependant il ne s'agit pas de jugement moral à l'emporte-pièce mais de mise en adéquation de décisions prises en fonction des situations et de l'évaluation de la situation que les personnes prétendent avoir eu au moment des faits. Déterminer comment le doute s'immisce dans l'action et comment les acteurs choisissent de faire taire leur "mauvaise conscience" ou nient les évidences nécessite certainement d'étudier les décisions qui ont été prises, quand et pourquoi.
La morale et la vérité judiciaire sont des domaines qui se recouvrent mais qui ne sont pas identiques. Généralement on souhaite les concilier ou du moins de n'en perdre aucune de vue. Cela peut paraître frustrant, mais il s'agit d'une recherche qui s'en tient au champ administratif. Il est vain d'en attendre ou de faire le reproche d'une absence d'approche morale de cette question.
Michel Boisbouvier a écrit:Et je voudrais qu'on fasse aussi des différences entre l'antisémitisme "à la française" telle qu'il s'est manifesté à l'occasion de l'affaire Dreyfus ou de la "Révolution nationale" et l'antisémitisme de Hitler. Dans un cas, un excès de considération envers une "race" réputée trop habile et finalement supérieure, dans l'autre un mépris et une haine envers des untermenschen. L'un est le contraire de l'autre... et l'autre, le contraire de l'un.
quovadis a écrit:L'erreur c'est d'opposer un argument moral à un argument technique. Je crois qu'il serais préferable d'être en mesure d'argumenter quelles mesures n'ont pas été prises, quels dispositifs n'ont pas été pris pour distinguer les nationaux des étrangers, ce qui signifierait que rien n'a été entrepris pour sauver le moindre juif. Montrer que les mesures d'exclusion, de spoliation...frappent indistinctement nationaux et étrangers pour une même finalité. Montrer comment les directives ont été conçues pour empêcher les fonctionnaires de se soustraire à leur application . Montrer que le gouvernement a détourné des moyens pour faciliter les déportations, devancer les demandes allemandes, voir pris des initiatives... C'est cela que je voudrais voir opposer comme argument. Mais les arguments moraux ne m'apprennent rien; la déportation d'un Etranger vaut autant pour moi que celle d'un Français et pour des raisons tout autant Morales que Juridiques.
(Oui, ils pouvaient mettre les Juifs à l'abri des nazis - et personne ne me fera croire qu'ils n'étaient pas renseignés sur ce qui se passait à l'est.)
Des enfants qui vivaient en France ont été déportés. On peut relativiser cette tragédie en observant que les enfants représentaient 12% du total des personnes déportées alors que cette proportion était plus forte dans certains pays, par exemple la Belgique.
Entre autres foutaises auto-satisfaites de la part de "Borsig" (admirateur d'Alain Michel alors que la lecture du bouquin de ce dernier devrait l'inciter à davantage de prudence), je tombe sur ceci:
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