Bonjour,
Pour détendre l'atmosphère et avant le verrouillage fatal, rien ne vaut quelques anecdotes plaisantes. Celle ci-dessous, relatée par le général de Guillebon, illustre, mieux qu'un long discours, l'état d'esprit régnant entre les soldats de l'Armée d'Afrique et ceux de la France Libre. Lorsque les Français libres rejoignent l'Afrique du Nord, à leur grande désillusion, ils y sont accueillis avec hostilité par les troupes pétaino-giraudistes. Fin 1943, après la campagne de Tunisie, la 2e DB se formait péniblement au Maroc. Les incidents entre "moustachis" [*] et Français libres étaient monnaie courante. Un beau soir, deux soldats de Leclerc en goguette, n'ayant pas salué dans la rue deux officiers, élèves du cours d'Etat-Major de Rabat, on en vint aux invectives et puis aux coups. Le colonel qui commandait le cours demanda au général Leclerc d'expliquer l'incident devant les officiers du cours légitimement choqués par ce manque d'égards. On se doute qu'il était dans l'intention de ce colonel d'embarrasser Leclerc.
Devant un auditoire hostile, le discours de Leclerc tel que le relate de Guillebon:
Messieurs, un acte d'indiscipline très grave a été commis par deux de mes hommes envers deux d'entre vous. Je viens vous dire qui sont ces soldats et ce qu'ils ont fait pendant que vous, officiers de carrière, attendiez tranquillement en famille que d'autres se battent pour la France.
Ces hommes ont été volontaires en Norvège. Ils ont été volontaires en juin 1940 pour continuer la lutte qu'ils ont menée victorieusement depuis l'Egypte jusqu'à Tunis. Quand, au lendemain de leur victoire, après un long exil, ces hommes sont enfin arrivés chez eux, dans cette Afrique du Nord française, quand ils avaient affaire dans un de vos bureaux, que voyaient-ils au-dessus de la tête de l'officier français qui n'avait rien fait et qui souvent leur manifestait de l'hostilité? Que voyaient-ils? Le portrait du maréchal Pétain! Eh bien, messieurs! pour mes hommes, Pétain c'est Bazaine !
Une autre anecdote relatée par Jean Planchais,
Une histoire politique de l'Armée.
La campagne de Tunisie est à peine terminée que déjà le clivage entre les FFL et l'Armée d'Afrique se creuse à nouveau. Pour célébrer la victoire, il est hors de question que les Français Libres, appartenant à la division Koenig, défilent avec le 19e Corps d'Armée c'est-à-dire l'Armée de Giraud.
C'est ainsi que 20 mai 1943, dans Tunis reconquise, on verra défiler deux armées françaises :
D'une part, avec les unités de "Monty", mais bien détachés avec leurs insignes à croix de Lorraine, une vingtaine de véhicules montés par des hommes en short et en chemise à manches courtes, coiffés de calots aux couleurs vives, les Français libres. Ils portaient haut, comme Larminat lui-même, le panache de l'aventure. Ils étaient insolents: de mauvais élèves triomphants.
Les "bons élèves", eux, étaient dix mille, en capote kaki, coiffés de la vieille bourguignotte "armés, dit Larminat, d'un lugubre Lebel Modèle 1886 [**] à baïonnette, style canne à pêche ". Parmi eux, beaucoup de Nord-Africains. Ils venaient de se battre dans la boue des djebels avec un armement désuet, un règlement antique. Pour leurs chefs, le fait que les "aventuriers" FFL aient refusé de "prendre la file" derrière les vieux régiments, était la plus insupportable des provocations, le triomphe de l'indiscipline, un rappel injurieux de leur défaite de 1940, de leurs incertitudes, de leur inaction pendant deux ans et demi.
Ce croquis, s'il ne fera pas l'unanimité, illustre bien la différence de style - de discipline ? - entre deux armées qui pourtant combattirent côte à côte, avec autant d'ardeur l'une que l'autre.
Cordialement,
Francis.
[*] Moustachis : sobriquet que les Forces Françaises Libres donnaient aux soldats de l'Armée d'Afrique restés fidèles à Vichy et qui se reconnaissaient sous l'autorité du général Giraud. "Moustachis"? Par référence aux moustaches d'un autre âge qui affublaient le général Giraud et qui lui donnaient si belle prestance
[**] rien à voir avec notre ami Léon
