Post Numéro: 108
de martial duteil
13 Nov 2010, 12:17
Plusieurs messages récents soulèvent la question de l’autorité de l’amiral Godfroy sur ses officiers dans la perspective d’un ralliement. Ce sujet est illustré par l’épisode de fin novembre 1942
A la fin du mois de novembre 1942, pendant quelques heures, G avait choisi de sauter le pas, après le sabordage de la flotte de Toulon. Or il a repoussé le départ, craignant de n’être pas suivi par tous.
Le 27 novembre 1942, la Wehrmacht dans Toulon concrétise aux yeux de G la rupture de l’armistice, ce qui le libère –écrit-il- de ses obligations. Sa lettre le du 28 à l’amiral Harwood, le successeur de Cunningham, annonce qu’il va emmener la FX à Dakar.
La nuit venue, il se pose des questions : Comment compléter les équipages alors que les renforts ne viendront pas d’Algérie avant que les Allemands soient chassés de Tunisie ? Il pense aussi aux familles des marins qui seront privées des délégations de solde.
Le lendemain matin, voilà que son CEM lui rapporte que « des officiers » (combien ?) ont eu vent (sic) de sa décision, qu’ils ont entendu à la radio Pétain désapprouver Darlan et Giraud aussi catégoriquement que de Gaulle et qu’ils protestent contre la décision prise. Selon G, il s’agissait d’officiers influents sur leurs camarades. Plutôt que de faire acte d’autorité, il décide alors de reporter le départ de la FX et d’utiliser ce nouveau délai pour persuader tous les officiers de son choix. Dans son livre, il se demande benoîtement si alors il n’a pas surestimé « les résistances » de « ses meilleurs subordonnés ». C’est en résumé la version Godfroy.
Un témoignage de 1972 donne un récit un peu différent, celui de l’ingénieur mécanicien Seignez (voir le livre de Villefosse) : le 28 novembre, tous les commandants avaient été réunis sur le Duquesne et l’amiral leur avait annoncé sa décision sans provoquer de protestation. Le commandant Madelin revenant sur son croiseur, le Tourville, avait annoncé la bonne nouvelle et offert le champagne. Les ordres étaient de prendre les dispositions de combat et de réarmer la DCA, ce que l’équipage du Tourville a commencé de faire le jour même. Puis on voit dans la journée qu’aucun préparatif n’est entamé ni sur le Suffren, ni sur le Duquesne, vaisseau amiral. Seuls les commandants des Tourville, Duguay-Trouin, Forbin et Protée semblent avoir communiqué la décision de l’amiral. Les autres ont dû manifester leur refus le 28 après-midi ou le 29 au matin au CEM, peut-être à l’amiral lui-même (si c’était la 28, on comprend pourquoi Godfroy a si mal dormi la nuit suivante …).
Avec d’autres, ce témoignage révèle des ambiances politiques très différentes d’un navire à l’autre : Sur le Duquesne, « c’était l’adoration journalière de Pétain ». Tous les officiers étaient acquis au régime de Vichy. Et Godfroy pensait que le Duquesne « représentait l’esprit de l’ensemble de la Force X ». Pour G.Debat « quelques fanatiques de Vichy, concentrés sur le vaisseau amiral » faisaient sans cesse écran entre l’escadre et l’amiral. Au contraire, sur le Tourville commandé par Madelin, les officiers étaient dans l’ensemble favorables aux anglais et l’on écoutait la B.B.C. au carré et dans les postes d’équipage (interdiction sur le Duquesne).
Quatre ou cinq commandants auraient suffi à faire reculer l’amiral. ? Ce chiffre seul n’est pas représentatif des opinions vichystes au sein de la FX. Les autres officiers avaient des positions partagées (les plus favorables aux Alliés étaient déjà partis). Des officiers mariniers et des marins aussi étaient acquis à Vichy : en juillet 1942, à l’approche de l’Afrika Korps, quelques hommes de la FX avaient d’avance acclamé dans les rues d’Alexandrie l’arrivée des Allemands ; d’autres avaient scandalisé les passants en marchant au pas de l’oie.
Si l’amiral Godfroy avait fait acte d’autorité, aurait-il été suivi ? ? G.Debat (officier sur le Duguay-Trouin) pense que oui. Villefosse (officier sur le Duquesne qui avait quitté la FX depuis mai 1941) est d’un avis contraire dans son livre.
Il me semble que G n’aurait pas été suivi par tous les officiers et que les équipages se seraient scindés, un éclatement de l’escadre que l’amiral voulait absolument éviter. C’est pourquoi il a reculé, même si globalement la majorité des personnels aurait accepté sans doute un ralliement dès la fin novembre 1942.
Pourquoi six mois après, en mai 1943, G se décide-t-il enfin ? Que s’est-il passé entre temps ? La suite dans une prochaine communication. Là encore le récit de G doit être complété par une autre source, à savoir les archives.