En ce soixante-neuvième anniversaire, il est peut-être temps de reprendre notre débat.
Je viens de prendre Coutau-Bégarie (et son éternel acolyte Huan) en flagrant délit de déformation grave (attention, je ne veux pas dire de malhonnêteté, car pour moi la croyance est capable de faire lire ce qu'on souhaite, en toute bonne foi, à la place de ce qui est écrit).
Le 21 juin 1940 au soir, Huntziger téléphone à Weygand depuis Rethondes les conditions allemandes d'armistice. On se souvient que l'article sur la flotte française, portant le n° 8, est un modèle de finasserie hitlérienne : elle n'est pas livrée, non, le gouvernement allemand s'engage même à ne la revendiquer ni maintenant ni plus tard, mais elle devra regagner ses ports d'attache du temps de paix (tous en zone occupée sauf Toulon) et y être désarmée sous contrôle allemand ou italien. On sait aussi que tout le monde, en France comme en Angleterre, trouve cela inacceptable, et pas du tout seulement Churchill. Les négociateurs français vont donc, le 22, réclamer énergiquement la modification (sous la forme d'une neutralisation dans les colonies) et Keitel (chef de la délégation allemande, qui est allé sans s'en cacher consulter Hitler en coulisse) s'en tire en disant que peut-être la future commission d'armistice se montrera plus souple et que bon ça suffit, les Français doivent signer schnell ou on finit de les fressen tout crus -et ils signent en fin d'après-midi, après un ultime coup de fil à Bordeaux.
Un conseil des ministres se tient à Bordeaux, pour prendre connaissance des conditions, le 22 entre 1h et 3h du matin.
D'après les écrits convergents de Baudouin et de Bouthillier, Darlan est aux cent coups et prône la rupture des pourparlers, ainsi qu'une attaque navale immédiate contre l'Italie. Cependant lorsque le conseil se réunit à 9h pour statuer sur des contre-propositions, il apparaît calme et résigné. On aimerait bien savoir sous quelle influence... mais il ne faut pas compter sur Coutau-B pour nous le dire, il se contente de citer sans commentaire la phrase de Baudouin sur sa colère lors de la réunion précédente.
A 3h, donc juste à la sortie de ce premier conseil, il a expédié un message à ses principaux subordonnés. Coutau, le résumant (
Darlan p. 270), dit qu'il affirme que les conditions allemandes "n'ont rien de contraire à l'honneur".
Or je viens de vérifier au Service historique de la Marine. Le texte dit :
(…) pourparlers armistice en cours. En raison situation militaire sans issue et invasion jusqu’au centre de la France, les conditions de l’ennemi qui a également hâte de traiter seront prises en considération si elles n’ont rien de contraire à l’honneur. Prévoir dans ce cas ressentiment britannique qu’il convient de calmer courtoisement en arguant force majeure
Voici une preuve que Darlan a été agréablement surpris de la modération des conditions allemandes –c’est sans doute ce qui lui fait juger que l’ennemi a hâte de conclure-, mais ne les trouve pas pour autant, en leur état premier, « conformes à l’honneur ».
Certes, il finira par l'écrire, sitôt le texte signé. Il télégraphie par exemple le 24 à 13h 40 :
Conditions d’armistice étant jugées acceptables pour le pays et particulièrement honorables par (sic) la Marine doivent être, après signature, strictement remplies par tous comme précisé dans mes divers télégrammes. Tout acte contraire individuel ou collectif remettrait en question toutes les conditions.
Ainsi, cette notion d'"honneur" qui va tenir une telle place dans le drame est entachée d'un péché originel, la "force majeure" de la réponse dilatoire et menaçante de Keitel ayant mué le plomb en or au cours de la journée du 22.
Quand on prend connaissance de cela, alors qu'on en voulait beaucoup au donneur d'ordre Churchill et à ses subordonnés trop dociles, on doit leur en vouloir un peu moins, non ?