Borsig a écrit:Les protestations des Eglises et de la population ont servi de prétexte à Laval pour calmer les ardeurs des Allemands (Michel, p. 250-252).
Mais Klarsfeld a raison sur un point : les Allemands se sont heurtés à un refus du gouvernement de Vichy. Cela a eu pour effet de sauver la vie de dizaines de milliers de personnes.
Contrairement à Michel, Klarsfeld n'admettra sans doute jamais que l'opposition des Eglises et de la population était un prétexte.
Contrairement à Klarsfeld, je crois qu'il faut reconnaitre l'habilité de Laval qui s'est montré capable de freiner le programme prévu par la Gestapo. Si la proportion de Juifs déportés n'a pas dépasser 25%, c'est en grande partie du fait de cette habileté. C'est pourquoi la thèse de Poliakov me semble pertinente. Il est regrettable qu'elle soit rejetée par des auteurs tels que Marrus et Paxton.
1/ Ce qu'écrit Alain Michel n'engage qu'Alain Michel - il ne produit d'ailleurs aucune preuve à l'appui de ses allégations. Et pour cause, dans la mesure où les protestations des Eglises n'avaient rien d'un prétexte pour Laval. Elles l'ont sérieusement embarrassé auprès des Allemands, comme l'atteste le compte-rendu de la réunion du 2 septembre 1942 entre, notamment, Laval et Oberg.
2/ Laval et Bousquet avaient initialement tenté d'obtenir, à l'amiable, le silence de l'Eglise catholique. C'est dans le cadre de ces démarches que les informations suivantes avaient été délivrées au Cardinal Suhard:
[Les Juifs sont] destinés à disparaître du continent. Qui les soutient est contre nous. Expulsions prescrites. Réponses : les uns sont nôtres - à conserver, les autres étrangers - les rendons. Non, tous doivent partir par nos services dans les deux zones.
3/ Voyant que les Eglises protestaient tout de même, Laval s'était fait intimidant. Il avait convoqué un représentant du nonce apostolique à la fin août 1942, Mgr. Rocco, pour lui signaler qu'il s'opposait à toute intervention de l'Eglise catholique dans les affaires intérieures de l'Etat français. Si le Clergé persistait à cacher des Juifs, Laval lui promettait que la police se saisirait tout de même de ces réfugiés. Pour finir, il était s'étonné devant Rocco que l'Eglise manifeste une telle opposition, dans la mesure où les actions antisémites n'avaient rien de nouveau pour elle (et Laval de faire allusion à l'ancien signe distinctif antijuif du bonnet jaune). De fait, à la suite de cet entretien, Laval avait fait procéder à des arrestations de prêtres - sur cette réaction de Laval, voir... Raul Hilberg,
La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, tome 2, 1991, p. 554.
4/ Notamment, le père Chaillet, qui avait entrepris de sauver des enfants juifs, avait été assigné à résidence. Si, comme le fait observer un peu naïvement Alain Michel, Chaillet restait tout de même
relativement libre de ses mouvements (non sans devoir se déplacer en cachette), il n'en demeure pas moins qu'une telle mesure n'était pas anodine (elle a d'ailleurs fait parler d'elle, sur le moment, à l'étranger), et s'inscrivait dans une confrontation au sommet entre Vichy et l'Eglise - sans que le régime ne cherche la rupture. Le Préfet Angéli, qui exécutait sans état d'âme les ordres de Vichy prescrivant les rafles, s'en expliquerait plus tard:
"Je devais faire respecter mon autorité. C'était en effet une question d'autorité qui se posait et pendant la résidence du père [Chaillet]
à Privas, je ne suis pas intervenu à nouveau pour obtenir satisfaction." (cité dans Valérie Perthuis,
Le sauvetage des enfants juifs de Vénissieux, Lyon, Editions lyonnaises d'art et d'histoire, 1997, p. 81)
5/ Quant à Poliakov,
son analyse de 1951 n'est pas aussi dépourvue d'équivoque que vous ne le pensez, sans compter le fait qu'elle est datée (pas de commentaire sur cet article?). Que pensez-vous, en revanche, de ce qu'écrivait, cinq ans plus tard, un certain Joseph Billig (
référence déjà produite)?