Post Numéro: 50
de Marc_91
03 Mai 2024, 16:47
Récit du sergent Lotrian :
- « Le 9 mars 1945 j’étais en mission et me trouvais, le soir de ce jour, au bungalow de Dong Ha, près de Dong Hoi”, en Annam, avec l’adjudant-chef Tissandier et le sergent Ory, appartenant tous deux à la base de Dong Hoi.
Vers 19 heures, le capitaine Aude qui commandait la compagnie de Doug Ha nous enjoignit de rallier le camp militaire. Comme nous n’avions pas l’ordre de participer à la défense du camp il nous parut plus judicieux de « prendre la brousse ». Mes deux compagnons y parvinrent mais j’en fus empêché par l’arrivée des Japonais qui attaquaient le camp et toute la nuit, armé d’un revolver et d’une mitraillette, je combattis aux côtés de mes camarades de la compagnie de Dong Ha. Au matin, les pertes s’élevaient au moins à onze Européens et quinze Indochinois. Profitant de la destruction de la soute à munitions, je réussis à m’enfuir après avoir abattu trois Japonais qui me barraient la
route.
Poursuivi tout l’après-midi et jusqu’à la nuit par une quarantaine de Japonais, je n’ai dû mon salut qu’à l’obscurité et j’ai pu me reposer un peu jusqu’au lever du jour, le Il mars. Je me trouvais sur un mamelon broussailleux et, dès mon réveil, j’ai pu constater que j’étais toujours encerclé par une quinzaine de Japonais. Je gagnai en rampant l’autre versant du mamelon. Après trois heures de reptation, je tombai brusquement sur un groupe de quatre Japonais, tranquillement occupés à casser la croûte. Je les abattis tous les quatre et pris la fuite.
Vers 11 heures, je rencontrai un Annamite qui parlait assez bien le français. Je lui demandai de me procurer à manger, car j’étais à jeûn depuis deux jours, mais il me trahit et une demi-heure plus tard je me trouvais de nouveau face à un groupe de J aponais. J’en tuai un et, au moment où je rechargeais mon arme, je fus blessé par une balle de mitraillette tirée d’un arbre. Les Japs se jetèrent sur moi, me désarmèrent tout en me gratifiant de nombreux coups de crosse, et me soulagèrent de tout ce que je possédais.
Conduit à Dong Ha, je tombai au bout des huit cents premiers mètres, perdant beaucoup de sang, et les Japonais m’abandonnèrent. Ayant repris connaissance, je tentai de continuer vers Dong Ha,mais tombai de nouveau un kilomètre plus loin. Aidé par un tirailleur qui avait lui aussi pris la brousse, je me remis en marche et nous fûmes rapidement rejoints par quelques Japonais qui m’emmenèrent à
Dong Ha où j’eus l’agréable surprise de retrouver quelques camarades, combattants de la veille.
A Dong Ha je fus soigné sommairement par le médecin-commandant Olesi et le médecin-capitaine
Lemaigre. Je restai a Dong Ha jusqu’au 17 mars, date à laquelle je fus dirigé, avec plusieurs autres
camarades, sur le camp de prisonniers de Hué dit « La Concession ». J’y demeurai sept jours avant
d’être hospitalisé à l’hôpital de Hué où j’ai été soigné jusqu’au 1edr mai. J’ai alors été renvoyé à La
Concession. Ma plaie était guérie mais j’avais perdu en partie l’usage de mon bras droit.
Pendant mon séjour au camp, je n’ai fait aucune corvée, grâce à mes camarades qui les ont faites à ma place... Je n’ai pas été maltraité sauf à l’infirmerie.
Le 15 août au matin, nous recevons l’ordre de nous préparer à partir avec le minimum de bagages : une musette et une paire de sandales. On ne nous dit rien sur notre destination mais on nous fait savoir que l’étape journalière sera de quarante kilomètres environ. Le bruit court que nous allons au camp de travaux forcés de Paksong, sur le plateau des Bolovens.
Dès le premier jour j’ai traîné en queue de peloton, avec trois ou quatre prisonniers blessés comme moi et qui n’avaient été soignés que très sommairement eux aussi. Nous sommes arrivés à l’étape une heure après les autres. Résultat : plus rien à manger et les plus mauvaises places pour s’allonger. Mais nous avions quand même le moral!
Le départ de l’étape journalière était à 4 heures du matin. Le deuxième jour, nous avions déjà pris du retard au bout de quelques kilomètres et nous avons rejoint le campement avec trois heures de
retard! Le caporal-chef japônais qui nous encadrait s’est fait giller devant nous par l’officier commandant le détachement et nous avons supposé que c’était à cause de nous...
Le lendemain matin nous n’étions pas très optimistes car, au bout de quelques kilomètres, nous nous retrouvions déjà en queue du peloton avec le même caporal-chef comme gardien. Cependant son attitude à notre égard ne nous semblait pas agressive. Alors nous lui demandâmes carrément si c’était à cause de notre retard qu’il s’était fait admonester la veille. Il nous répondit que oui mais que cela le laissait complètement indifiérent !...
Le lendemain, toujours avec le même gardien, alors que nous avions depuis longtemps perdu les autres de vue, nous arrivâmes à une petite rivière qui longeait la route. Il nous invita a aller nous laver dans cette rivière. Je lui fis comprendre que nous n’avions pas entièrement confiance et que nous nous demandions s’il n’allait pas en profiter pour nous « descendre ». Alors il me passa son arme, se déshabilla et, le premier, entra dans l’eau. A partir de ce moment nous l’avons considéré, non plus comme un garde-chiourme, mais comme un camarade. Ce jugement ne devait pas être démenti par la suite, du moins en ce qui me concerne : lorsque j’ai été hospitalisé à Phnom Penh, il est venu me voir et m’apporter des cigarettes.
Après ce bain de midi qui nous avait fait le plus grand bien, notre gardien eut encore la gentillesse, en passant près d’un bananier, de couper d’un coup de sabre un régime de bananes, ce qui nous permit de remplir nos musettes et de ravitailler nos camarades moins favorisés en matière de gardiens...
Notre itinéraire nous conduisit en fin de compte à Savannakhet. Cependant trois de nos camarades n’ont pas atteint Savannakhet : ils sont morts en chemin et ont été enterrés sur place, le long de la route...
A Savannakhet nous sommes restés huit jours au camp de l’infanterie. Pendant notre séjour, le camp a été survolé par un Liberator qui a jeté des tracts mais naturellement les Japonais menaçaient les prisonniers de leurs fusils s’ils faisaient mine d’en ramasser un! Je pus cependant m’en procurer un... avec la complicité de notre caporal-chef gardien. Le tract, en japonais, en anglais et en français, annonçait la fin de la guerre et faisait état de l’ordre donné par l’empereur Hiro Hito à toutes les troupes japonaises d’avoir à protéger les militaires prisonniers qui devaient, sous leur responsabilité, être dirigés sur les grands centres : Hanoï, Saigon, Phnom Penh.
Le moral remonta, mais il ne fallait pas trop le montrer...
Quelques jours plus tard, nous fûmes conduits à Paksé, à bord de camions non bâchés, exposés au
soleil et serrés comme des sardines à quatre-vingt-dix hommes par camion. J’avais une forte fièvre et dus me coucher en arrivant à Paksé. Nous étions campés dans l’ancienne caserne de la garde indochinoise. Nous avons attendu quatre jours les chaloupes qui devaient nous mener à dix kilomètres des chutes de Khône. Nous avons fait quinze kilomètres à pied et le soir, nous avons dormi sous les arbres, sans moustiquaires, et sur un sol détrempé par les pluies diluviennes de la saison.
Le lendemain ma fièvre avait encore monté. Je ne voyais plus clair et pouvais à peine marcher. Les infirmiers n’avaient aucun médicament. Quelques camarades valides m’ont aidé à faire les trois ou quatre kilomètres qui nous séparaient du Mékong où nous attendaient les chaloupes, en aval des fameuses chutes. Je fus embarqué sur la première chaIoupe et il fallut trois jours pour atteindre Phnom Penh. J’étais anéanti par la fièvre et, de plus, je soufirais beaucoup d’une grosseur cervicale dont j’ignorais l’origine. Mon poids, normalement de 80 kg, était tombé à 56... Inutile de dire que mon moral était, lui aussi, très bas. J’eus, heureusement, quelques bons camarades pour me soutenir.
Deux heures après mon arrivée à l’hôpital de Phnom Penh je passais sur la table d’opérations et le chirurgien m’extrayait de la région cervicale gauche une balle de 9 millimètres de mitraillette japonaise que le médecin japonais de l’hôpital de Hué n’avait pas vue... ou pas voulu voir !
Un traitement diathermique, un traitement antipaludique et une bonne rééducation de mon bras droit eurent tôt fait d’améliorer mon état et, à ma sortie de l’hôpital, le colonel Fay, commandant de l’Air en Extrême-Orient, me désigna comme responsable français de l’aérodrome de Phnom Penh-Pochentong.
L’aventure était terminée. »
L’aventure était terminée aussi pour tous ceux qui avaient réussi à rallier Tsao Pa, où se trouvèrent rassemblées les troupes du général Alessandri. Elles y restèrent jusqu’en septembre.
Si cette retraite de plus de mille kilomètres dans les conditions les plus pénibles avait été pour tous les combattants une terrible épreuve, peut-être convient-il de souligner que les aviateurs en souffrirent plus que les autres. Combattre au sol n’était pas leur mission. L’organisation des unités en détachements mobiles ne leur était pas coutumière. Leur armement, composé presque exclusivement d’armes automatiques de bord n’était pas adapté au tir au sol. Enfin, bien que leur instruction et l’entraînement physique correspondant à cette mission exceptionnelle eussent été particulièrement poussés à partir du mois d’août 1944, ils ne pouvaient avoir acquis en si peu de temps le même niveau d’aptitude et d’endurance quelles Marsouins ou les Légionnaires.
Cependant, les aviateurs s’acquittèrent partout, à leur honneur, des missions qui leur furent confiées, et lorsqu’ils franchirent, dans les derniers, la frontière chinoise, ils avaient conservé un excellent moral, en dépit des ravages faits dans leurs rangs par le paludisme, la dysenterie, la fatigue et les privations.
Dans cette longue marche vers Tsao Pa, les traditions de bravoure et d’honneur de l’armée de l’Air furent respectées.
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Le capitaine Vouzellaud, quant à lui, avait été appelé à Kunming par M. Sainteny pour organiser les actions contre les Japonais. Il devait à cet effet être parachuté au Tonkin. En raison de la fin de la guerre ces actions n’eurent pas lieu et en septembre tout le monde revint en Indochine... en attendant d’être rapatrié en métropole.
Le Japonais était éliminé, mais le Viêt, déjà, entrait en jeu.
Une nouvelle épopée allait bientôt commencer.