Post Numéro: 2756
de François Delpla
18 Nov 2016, 09:27
Outre Alias Marduk, qui s'appuie sur une poignée de documents (déjà invoqués par Ellis au début des années 50) lus au premier degré, trois contributeurs tentent en ce moment de sauver l'explication militaire : Alain Adam, Chef Chaudart et Loïc Charpentier. Ils ont en commun de négliger la documentation pour se réfugier dans la théorie. De ne pas suivre les cheminements de la décision mais de les supposer logiquement. Mais leurs démarches divergent fortement -même s'ils se ménagent entre eux et réservent leur sévérité à l'explication diplomatique.
Alain présuppose que les problèmes logistiques deviennent insurmontables. Il nous laisse espérer (comme il le faisait sur mon forum il y a bientôt dix ans, en fixant une échéance de deux) qu'il va trouver des preuves dans les archives des unités combattantes allemandes conservées aux Etats-Unis. Il manifeste en revanche la plus grande indifférence pour ce qui, dans les archives, concerne les communications entre ces unités et leur hiérarchie (et pour cause : j'affirme depuis le début du fil, sans le moindre démenti, que dans les heures précédant le Haltbefehl elles ne portent pas la moindre trace d'une protestation contre le rythme de l'offensive, ou d'un avertissement sur des difficultés prévisibles).
Inversement, Loïc prétend trouver dans les documents classiquement utilisés -avant tout le journal de marche du groupe d'armées A- la preuve d'un appel de Rundstedt à la prudence, en invoquant... sa propre expérience militaire (sans connaître précisément son état-civil, elle doit être peu germanique, peu nazie et peu "années 40"), qui lui a permis de voir de près comment se cuisine un journal de marche, et par suite d'en décrypter le langage. Cet appel à la prudence aurait correspondu à l'état d'esprit de toute la hiérarchie -dont les contradictions sont plus que minimisées par Loïc.
Quant à Chef Chaudart, il se polarise sur la notion d'encerclement. Alors qu'il est classiquement admis que la manoeuvre allemande est un double mouvement tournant, tendant à couper les meilleures troupes ennemies de leurs bases en traçant autour d'elles une manière de cercle, CC a commencé par prétendre que les troupes étaient encerclées depuis que l'aile gauche allemande avait atteint la mer à Abbeville, c'est-à-dire depuis le 20 mai (une mer dont les Alliés avaient largement la maîtrise); puis il a changé son fusil d'épaule : le quasi-encerclement du 24 mai à midi, auquel il ne manquait plus qu'une trentaine de kilomètres, aurait donné une telle impression de sûreté qu'il aurait été plus urgent de s'occuper d'autre chose.
Ces refuges diversifiés dans une vision théorique ont sans doute pour explication une difficulté à croire que tant d'auteurs réputés se soient trompés, et que si peu, encore aujourd'hui, voient clair. Or cela s'explique fort bien, sans prêter à ces "few" un summum d'intelligence, par l'histoire de l'histoire de l'ordre d'arrêt. Il suffit de considérer 1) le caractère tardif de sa découverte (pas la moindre ligne imprimée sur lui avant 1947) et 2) l'extrême sensibilité politique de la question au début de la guerre froide. Les premières publications, et surtout les deux grands monuments d'Ellis et de Jacobsen, que personne n'a remis en question avant 1991, 1) devaient s'insérer dans une histoire déjà largement écrite, faisant état d'un embarquement héroïque sous les coups d'un ennemi acharné à l'empêcher, 2) tombaient dans une époque où on répugnait à prêter à Hitler la moindre intelligence, 3) devaient composer avec le mythe d'une Angleterre unanimement churchillienne et 4) participaient d'une tentative de récupérer, pour l'OTAN, le maximum de militaires allemands en les chargeant éventuellement d'erreurs mais non d'une participation coupable au programme nazi. Un Hitler trop nerveux, intervenant dans les opérations comme un chien dans un jeu de quilles, était la meilleure résultante de tous ces impératifs, sur fond de "logique militaire" classique, indifférente aux spécificités de la guerre nazie.
Comme sur beaucoup d'aspects du nazisme, l'investigation scientifique sur l'arrêt devant Dunkerque est RECENTE. Elle n'a pas commencé avant 1990 et la totalité des historiens antérieurs s'en sont remis, les uns à Ellis, les autres à Jacobsen*, sans pressentir les biais idéologiques et politiques qui faussaient leurs analyses.
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et quelques-uns aux deux, sans percevoir leurs différences !