Tout ce qu'on peut lire sur les fabrications d'armement (spécialement les chars et les avions) donne l'impression qu'il a manqué un organisateur industriel et une centralisation des décisions, sur le modèle de Speer. On a une décision tardive de fabrications massives et une véritable pagaille industrielle. De plus, il semble que la formation ne suit pas. Y avait-il trop d'acteurs impliqués ?
En fait, les problèmes sont divers:
La période suivant la Grande Guerre n’est bien sûr pas propice à l’achat en quantité de chars, même si les bureaux d’étude planchent sur des matériels nouveaux, comme le Renault NC. Les arsenaux regorgent de chars FT17 qui suffisent bien en temps de paix. On étudie, mais on fabrique peu. La mise au point en parallèle de plusieurs modèles pour un même cahier des charges est assez répandue dans tous les pays à une époque où les coûts de développement d'un nouvel engin sont relativement faibles. On prend ce qu’il y a de bien chez chacun pour en faire une synthèse. On a le temps. La gestation du B1, par exemple, est très longue.
Une des conséquences est que les fabricants savent fabriquer "leur" char, pas celui de leur concurrent, tant que le modèle "standardisé" n’est pas sorti (les H35 et R35, par exemple). Suite aux crises de la seconde moitié des années 30, la donne change, il faut construire vite pour équiper rapidement une armée en manque de matériel moderne pour faire contrepoids à l'Allemagne. On commande donc quasiment « sur étagère » tout ce qui peut être fabriqué vite. Les rationalisations (et nationalisations) permettront de standardiser les chars et leur fabrication, mais plus tard.
Un autre problème est l'évolution des idées tactiques, ce qui peut sembler paradoxal, car on estime généralement que les Français en sont restés à la guerre de 14. Ce n’est en fait pas le cas : les doctrines évoluent dans l'entre-deux-guerres. Les avancées technologiques vont permettre par exemple de mettre au point le B1, un char « de combat » (notion qui n’existe pas en 1918) et son concurrent, le D1/D2, le SOMUA S35 et les diverses automitrailleuses de cavalerie, arme qui va se voir finalement motorisée. Exception : les H35 et R35 sont issus d’un programme où l’on cherche, sans imagination, à remplacer simplement le FT17 d’accompagnement d’infanterie par un engin plus moderne.
Au moment de la guerre, la fabrication se concentre sur quelques modèles seulement, avec la mise en place de véritables consortiums industriels, les pièces détachées étant fournies aux différentes usines de montage par de nombreux sous-traitants. L’exemple le plus typique est celui du B1 bis.
En bref, le réarmement, en France comme en Allemagne, est mené au pas de charge, ce qui conduit à mettre en ligne tout ce dont on peut disposer. En 39, les Allemands ont le Panzer I, guère plus qu’une automitrailleuse, le Pz II, à peine amélioré, et encore peu de Pz III, le char normalement « standard ». Le Pz 38(t), capturé en Tchécoslovaquie, sauve la mise. Les Français alignent tout ce qui a été fabriqué depuis la Grande Guerre, en attendant les versions améliorées des chars « standards » (B1 ter, SOMUA S40, R40,…) prévus pour l’été 40 et leurs remplaçants prévus pour l’année suivante.
Pour résumer : la situation n’est pas pire en France qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne (sans parler des USA) pour ce qui est des quantités et modèles, même si le combat sanctionnera la doctrine dépassée de nos armées. Aurait-on pu faire mieux ? Peut-être, sur certains points, mais, comme dans l’aviation d’ailleurs, il ne suffit pas de débloquer des crédits considérables pour voir les industriels produire immédiatement des chars comme des petits pains. Il faut faire des choix : produire au plus vite ce que l’on peut pour équiper l’armée, et l’on est forcé de prendre ce qu’il y a de disponible puis, pour le moyen terme, tenter de rationaliser la fabrication pour augmenter les quantités en menant parallèlement des études d’amélioration des engins retenus. Tout cela en définissant les engins qui remplaceront à terme ceux en usage.
Désolé pour la longueur de ma réponse.