article 8
La flotte de guerre française, à l’exception de la partie dont le gouvernement français sera autorisé à disposer pour la protection des intérêts de son empire colonial, devra être rassemblée dans des ports qui seront déterminés par la suite, puis démobilisée et désarmée sous contrôle allemand ou italien. Le choix de ces ports sera fonction du stationnement de ces navires en temps de paix. Le gouvernement allemand déclare solennellement au gouvernement français qu’il n’a pas l’intention d’utiliser pour ses besoins de guerre la flotte française qui se trouvera dans les ports sous contrôle allemand, à l’exception des bâtiments servant aux patrouilles sur les côtes et au dragage des mines. En outre, il déclare solennellement et expressément qu’il n’a pas l’intention de revendiquer la flotte française au moment de la conclusion de la paix. A l’exception de la partie de la flotte de guerre, encore à déterminer, qui doit représenter les intérêts français dans l’empire colonial, tous les navires de guerre qui se trouvent en dehors des eaux territoriales françaises doivent être rappelés en France.
Voilà qui n'a rien de rassurant : croyez-en l'amiral Darlan qui, lors du conseil des ministres qui étudie le texte dans la nuit du 21 au 22 juin, dit cet article inacceptable et télégraphie à ses subordonnés le lendemain que le texte sera signé "s'il ne comporte pas de clauses déshonorantes". Ce télégramme sera falsifié par Hervé Cras (alias Jacques Mordal) en 1959 par le remplacement de " s'il " par " . Il ". Il est vrai que Darlan, obligé par le conseil qui décide la signature le 22 en fin d'après-midi à accepter le texte en l'état, multipliera à partir de cet instant les affirmations selon lesquelles l'article 8 n'est pas déshonorant. Le général Keitel avait simplement déclaré que la désignation des ports de désarmement pourrait faire l'objet d'un nouvel examen, mais que Hitler exigeait la signature du texte tel quel... et s'impatientait : mélange de promesses dilatoires et de menace d'utiliser la force = recette basique de la cuisine nazie que nul au monde n'ignore à l'époque.
Extrait du compte rendu allemand des négociations de Rethondes :
Article 8.- La délégation française a demandé à être autorisée à transférer la flotte dans des ports d’Afrique du Nord, après remise et destruction de toutes les munitions, et réduction des équipages de moitié. Elle a exprimé la crainte que des attaques aériennes ne détruisent les navires se trouvant dans les ports de la Manche ou de l’Atlantique.
Le transfert vers des ports nord-africains a été refusé et le libellé du traité a été rédigé en conséquence. Il a été souligné par ailleurs que le fait de diriger les navires vers leurs ports d’attache du temps de paix était une disposition de principe, mais que la commission d’armistice se réservait le droit d’ordonner des exceptions lorsqu’il y aurait des raisons pour cela .
Dans mon livre de 2010 ici résumé
http://www.delpla.org/article.php3?id_article=475 , je décortique les simulacres d'aménagements de l'article entre la signature de l'armistice et le 3 juillet, et montre qu'ils n'avaient rien de rassurant pour le Royaume-Uni :
Hitler continuait de plus belle à jouer au chat et à la souris. Et il devait le faire constamment par le truchement de cette commission, qui se réunit quasiment tous les jours ouvrables à Wiesbaden à partir du 30 juin. Ainsi annonça-t-on à la délégation française, le 1er ou le 2 juillet, qu’on autoriserait les navires basés en temps de paix à Dunkerque et Cherbourg à ne pas y retourner. Ce qui, loin d’exclure Brest des lieux de stationnement, semblait au contraire présager un ordre donné au gros de la flotte française, et notamment aux quatre bâtiments principaux, de s’y rassembler. Dans le même temps cependant, on laissait la commission italienne d’armistice, installée à Turin, agréer un plan français de répartition des navires de Méditerranée entre Toulon et Mers el-Kébir « sous réserve de l’accord allemand », lequel n’était toujours pas clairement signifié au matin du 3 juillet .
Mais de toute manière, cette concession italienne du 30 juin, signifiée en hâte à l’amiral Odend’hal pour qu’il rassure les Britanniques, ne pouvait guère atteindre ce but. Loin de la révision de l’article 8 si souvent annoncée ou promise, on se trouvait là devant un aménagement pratique révocable à tout moment, et laissant de côté les deux principales pommes de discorde, à savoir le Jean-Bart et le Richelieu : les deux grands cuirassés étaient toujours censés devoir regagner Brest ou (l’interdiction du passage de Gibraltar, édictée par l’Allemagne, subsistant) tout autre port atlantique, excepté Dunkerque et Cherbourg. D’autre part, cet arrangement incluait Toulon parmi les ports de stationnement à l’égal de Mers el-Kébir et les Anglais avaient signifié qu’ils faisaient entre les deux une énorme différence, au point d’agréer le port algérien à la rigueur et de réprouver totalement le métropolitain .
Les commentaires allemands qui émaillent les discussions, tant à Rethondes qu’à Wiesbaden, montrent bien que, si Hitler renonce aux navires, il ne renonce nullement à menacer de s’en saisir. Ainsi Keitel, lorsque Le Luc demande des aménagements de l’article 8, fait sonner haut le caractère « extrêmement libéral » de sa rédaction . Et Hitler lui-même, le jour de l’attaque anglaise, fait savoir par son représentant à la commission d’armistice que la fermeté française devant l’ultimatum de Mers el-Kébir renforce la valeur de sa propre promesse de ne pas toucher aux navires (cf. infra, p. OOO).
Les véhémentes protestations publiques, contre cet article 8, de l’Angleterre et des Etats-Unis , conduisirent le gouvernement Pétain, avant comme après son transfert de Bordeaux à Vichy effectué le 1er juillet, à préciser par diverses voies que la flotte ne serait en aucun cas livrée aux Allemands et que si ceux-ci cherchaient à s’en emparer des ordres irrévocables avaient été donnés par Darlan, à chaque commandant, de couler son unité. Là encore, cependant, l’Angleterre avait de quoi être sceptique. On voulait bien faire confiance à Darlan mais il pouvait être remplacé, ainsi que Pétain, et les ordres « irrévocables » rapportés sous n’importe quel prétexte, notamment celui d’un chantage allemand. Vichy, de même, pouvait changer d’idée et transformer l’armistice en une co-belligérance, auquel cas il ne s’agirait plus d’une saisie allemande mais bien d’une participation à la guerre des unités avec leurs équipages français. C’était certes un danger improbable à court terme, mais là encore deux précautions valent mieux qu’une.