Aujourd'hui même la presse britannique fait état d'une archive qui met en doute le caractère suicidaire de la mort de Hess
http://www.independent.co.uk/news/uk/cr ... 02603.html .
Un correspondant m'a demandé ce que j'en pensais et s'il aurait pu y avoir un mobile quelconque, pour le gouvernement britannique, de le faire passer si tard de vie à trépas. Ma réponse offre, au-delà de la question précise, un résumé de ma position sur l'ensemble de l'affaire :
Voici comment je vois les choses.
Churchill est mort d'angoisse au premier semestre 41 et il y a de quoi : Hitler, qui cesse toute apparence de tentative de débarquement en Angleterre, pourrait décider de liquider les positions anglaises en Méditerranée avant de se tourner vers l'est; et il agace les nerfs britanniques en courtisant Franco, Pétain etc. Alors qu'il a décidé Barbarossa dans sa tête une dizaine de jours après Mers el-Kébir et commencé à le susurrer à ses généraux le 13 juillet 40, pour la plus évidente et nazie des raisons : pas de salut ni de victoire en dehors de la grande alliance aryenne et "germanique" Berlin-Londres, permettant de dominer les races inférieures pendant un millénaire; il faut donc menacer l'Angleterre pour la convaincre de faire tomber Churchill, mais surtout pas la frapper trop fort, ce qui la souderait autour de lui.
Dans cette perspective, les préparatifs allemands apparents d'offensive antianglaise en Méditerranée sont excellents pour tromper Staline et lui faire croire presque jusqu'au dernier moment que l'Allemagne balance entre les deux ennemis : de quoi faire espérer au maître du Kremlin qu'en léchant bien les fesses du chef nazi il devrait pouvoir le détourner contre le Royaume-Uni. Mais il faudrait cesser ce petit jeu au mois de mai, par un renversement de Churchill et une paix à l'ouest, sinon c'est la guerre sur deux fronts et il n'est pas vrai du tout que Hitler soit sûr de vaincre l'URSS en trois mois. Il en a besoin si l'Angleterre reste en guerre et il l'espère fort car il croit en son étoile (sa "Providence"), mais il sait très bien qu'il prend là un risque énorme.
Churchill de son côté se lance dans une conspiration désespérée. Lui qui dans l'été 40 a nié mordicus tout différend avec la tendance Halifax (qui aimerait bien traiter avec des "Allemands raisonnables" et fait de véritables coups d'Etat en mai et juin 40 pour prendre les contacts requis en Italie puis en Suède), il se met à en jouer, au début de 41 ! Après le coup de maître de l'exil de Halifax à Washington en décembre, il va se servir en mars d'un autre appeaser, Hoare, ambassadeur à Madrid, pour intoxiquer Hitler sur l'imminence de son propre renversement. On le sait, ou devrait le savoir, depuis 1987, date de la publication dans les documents diplomatiques italiens d'une lettre de Lequio, ambassadeur à Madrid, à Ciano. Il raconte à la mi-mars que Hoare a reçu Max Hohenlohe, émissaire bien connu de Hitler, et lui a dit qu'il était sur le point de réunir une majorité aux Communes, pour prendre la place de Churchill et faire la paix. Je donne des détails dans Churchill et Hitler, ainsi que des recoupements.
Le rapport avec le vol de Hess se noue ainsi : Hess a commencé un travail d'approche des appeasers en pays neutre au su de Hitler en septembre 40, en même temps que la préparation technique de son vol; il utilise comme intermédiaire Albrecht Haushofer, cul et chemise avec le duc de Hamilton -chez qui, de l'avis général, Hess se rendait, le 10 mai. Or les services britanniques (sans doute le MI 6) recrutent Hamilton en février pour arranger un rendez-vous avec Haushofer à Lisbonne - qui sera fixé, en avril, au 14 mai (de source anglaise et sans rien connaître du versant allemand).
Il y a donc bien une préparation britannique du vol de Hess... et une censure totale, à ce jour, de ses archives, à une exception près : le dossier du recrutement de Hamilton par les services de renseignement de son propre ministère de l'Air, sans rien de précis sur sa ou ses missions; ce qui en dit à peu près autant que, sur un projet de voyage à l'étranger, le dossier d'obtention du passeport. Et pourquoi ce dossier a-t-il été déclassifié ? Probablement parce que la famille en avait gardé les pièces, et que le fils Hamilton a publié les principales en 1971.
Hitler envoie Hess (cela ne fait pas l'ombre d'un doute... et ceux qui en doutent n'ont strictement aucun autre argument que les dénégations de deux grands honnêtes humanistes à la tête du nazisme !) le 10 mai (date anniversaire du début d'un triomphe, tout comme celle du 22 juin évoque son accomplissement) pour forcer le destin : le 14 c'est bien tard et surtout Lisbonne c'est bien loin, il faut changer de braquet ! Comme Hess doit arriver de nuit et ne s'est jamais entraîné au parachutisme, il vise nécessairement un aérodrome éclairé, et donc un comité d'accueil; l'aérodrome privé du duc étant beaucoup trop court, reste, dans la région, celui de Prestwick... parfait pour mettre dans le coup un petit nombre de complices, et planquer l'avion, le temps des négociations, dans un hangar discret. S'il se parachute, c'est en un geste désespéré, ayant soit manqué Prestwick (pourtant côtier), soit trouvé celui-ci sans éclairage pour une raison x, soit manqué d'essence.
Ce qui semble acquis, c'est qu'il n'a jamais été question, dans les oreilles anglaises, d'un déplacement de Hess en personne mais plutôt d'un sous-fifre. Le lieutenant du Führer, c'est plus qu'encombrant ! Notamment parce que le gouvernement du Reich est bien obligé de signaler son absence... donc l'anglais sa présence !
Les deux gouvernements ont donc un intérêt commun à dire qu'il a agi sur un coup de tête, une tête vraiment malade... à partir du moment où le prisonnier nie être envoyé par Hitler (si Churchill arrivait à le prouver et à le lui faire reconnaître, il se ferait au contraire un plaisir de le proclamer, ne serait-ce que pour tenter de se rapprocher de Staline; il utilise donc un autre appeaser devant l'Eternel, John Simon, pour cuisiner Hess, début juin; peine perdue, l'autre ne se découvre pas d'un fil; pour l'évidente raison qu'il a juré à Hitler de taire leur complicité).
Après la guerre, Churchill nie plus que jamais que son gouvernement ait été divisé sur l'essentiel, et lui près dix fois d'être renversé, en mai-juin 40. Il passe entièrement sous silence ses propres manigances du premier semestre 41. Hess étant prisonnier à vie, il laisse quelque part à ses successeurs une instruction : surtout, qu'il ne sorte jamais ! Mais ne le demandez- pas trop fort vous-mêmes, appuyez-vous sur l'intransigeance soviétique.
C'est ce bel équilibre qui est rompu par l'arrivée au pouvoir de Gorbachev. Sous un premier ministre conservateur qui ne déborde ni d'intelligence, ni de culture historique, ni de moralité...
Cela ferait tout au moins un mobile, et converge avec les bizarreries matérielles du dossier sur le suicide.
Et cela explique fort bien qu'on ne l'ait pas fait avant : plus on pouvait éviter de laisser croire que l'Angleterre souhaitait sa mort, mieux cela valait.