Post Numéro: 94
de Pau Escapula
25 Sep 2025, 16:57
Bonjour!
Désolé de remonter ce sujet sur lequel on a déjà tant discuté, mais je viens de le découvrir, et je peux apporter un témoin direct. Je suis en train de dessiner en BD les mémoires que mon grand-père a écrites à son retour en Espagne, et il y a un passage où des avions italiens ont mitraillé et bombardé sa colonne de civils en fuite. Là je voudrais savoir quel modèle d'avion avant de le dessiner et j'ai découvert le décalage entre les témoins directs et les archives. Je n'ai pas la solution, mais je pense que ce témoin peut vous intéresser.
Il avait échappé de Dunkerque avec des copains espagnols (a pied, en camion, par train, à vélo volé, en chariot, en stop...). Sur la route, entre Couhé-Vérac et Chaunay, ils on subi un attaque de 5 avions, qui ont mitraillé et bombardé la route des civils.
C'était possiblement la première semaine de juin 1939, car ils avaient déjà marché 6 ou 7 jours depuis leur fuite de Dunkerque. Ils marchaient habillés en civiles dans une colonne aussi de civiles, qui allaient par des routes séparées de celles utilisées par les militaires.
Voilà une traduction de l'espagnol:
"(…) quand on a entendu des avions, on est restés où on était et on a attendu. Il y avait cinq avions qu'on ne connaissait pas, le type ne nous a rien dit, la croix gammée allemande était introuvable. Quelqu'un a crié « Italiens ! » C'était vrai, ils étaient italiens.
Bientôt, ils furent sur nous, c'était vrai. C'étaient des Italiens, ces pilotes, qui ne reçurent de cette colonne que des injures et des gestes de haine et de vengeance après avoir accompli leur exploit « héroïque ». Tous les cinq, ils fondirent sur les malheureux sans défense. Nous n'eûmes que le temps de nous allonger face contre terre, roulant légèrement sous les arbres qui se trouvaient sur notre droite. Pendant quelques minutes qui nous semblèrent des heures, nous ne pûmes percevoir, sans les voir, que le rugissement de ces moteurs qui allaient et venaient, le crépitement continu et déchirant des mitrailleuses qui, tantôt plus près, tantôt plus loin, passaient sans cesse près de nous, balayant le ruban blanc de cette route qu'ils prenaient soin de colorer de sang ; tout cela combiné aux gémissements incessants, tantôt de douleur, tantôt d'horreur, que poussaient les malheureuses victimes. Lorsque, las de s'amuser, ces pilotes s'apprêtèrent à partir, ils furent encore pris d'un léger sentiment de pitié et lancèrent six bombes au centre de la colonne, touchant des voitures et des bêtes. Finalement, le bruit horrible de ces moteurs s’est estompé et nous avons pu relever la tête. Il aurait presque été préférable de ne pas le faire, c'était tellement horrible, et quand on a été choqué, ça a dû être beaucoup. Nous avons aidé autant que nous avons pu, en déplaçant sept bêtes mutilées et quelques épaves de la route, puis nous avons aidé à enterrer seize personnes, principalement des femmes, trois personnes âgées, deux hommes et trois enfants. C'était horrible. Pendant que nous accomplissions ce travail humanitaire, combien de lamentations autour de nous, combien de regards de haine et de vengeance se sont levés vers l’horizon où ces avions ont été perdus, combien de terreur et combien de douleur.
Les blessés étaient nombreux, certains très grièvement blessés, et allaient mourir quelques kilomètres plus au sud, augmentant ainsi leurs souffrances. Notre ami Vila a été impressionné et nous l'avons laissé s'occuper de nos bagages pendant que nous aidions au traitement et à l'enterrement. J'ai moi-même été choqué par mon sang-froid, mais je me suis rendu compte à présent que Dunkerque avait été une bonne leçon.
A quoi servaient ces panneaux indiquant l'armée et la population civile ? Ici, cette séparation, pour qu'avec tout le confort et le plaisir, les pilotes sans sentiments ni conscience, puissent s'amuser, comme ils le faisaient là-bas, à mitrailler cette colonne humaine qui, plus que marcher, se traînait sur les routes de France dans la douleur et l'épuisement.
Nous avons terminé notre tâche, non sans jeter parfois un regard de haine vers le ruban blanc de l'horizon où disparaissaient ces avions transportant ces aviateurs meurtriers.
Durant nos journées de marche, nous avions vu à plusieurs reprises des avions allemands survoler la colonne de réfugiés, qui, parfois, en vol à basse altitude, piquaient sur nous pour inspecter qui nous étions et, une fois reconnus, ils repartaient sans qu'il nous soit arrivé (à nous, bien sûr) une seule attaque de mitrailleuse, et pour une fois que ces « héroïques » aviateurs italiens nous ont survolés, le souvenir n'aurait pas pu être plus profond."