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Louis-Philippe Robert Doyon (1920-2008)

Signalez dans cette rubrique la disparition des vétérans, résistants ou toutes personnes ayant été impliquées dans la seconde guerre mondiale, connus ou moins connus.

Louis-Philippe Robert Doyon (1920-2008)

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Audie Murphy  Nouveau message 26 Mai 2008, 15:17

J'ai le regret de vous informer du décès de ce Chevalier de la Légion d'honneur. Monsieur Doyon s'est éteint le dimanche 18 mai 2008 à l'âge de 88 ans.

L'an dernier, je m'étais rendu chez M. Doyon pour recueillir son témoignage:

M. Louis-Philippe Robert Doyon


Le vieil homme me fait l'honneur de me recevoir chez-lui, à Ste-Marie de Beauce. Il me regarde d'un air suspicieux et me demande: « Vous n'êtes pas journaliste vous là ? » Ma réponse étant négative, nous pouvons continuer. Il me montre un article de journal: « Tu peux le lire, mais la moitié de ce qui est écrit n'est pas vrai. » Voilà donc l'explication de son dédain pour la profession. Il s'assied et commence à me donner des explications au sujet d'un album-photo qu'il avait sorti en prévision de ma visite. Je l'arrête pour lui demander la permission de prendre des notes, mais il est atteint de surdité très sévère, héritage de guerre dû à son service dans un peloton de canons anti-chars. Je prends donc calepin et crayon pour imager ma demande, mais je vois bien qu'il est allergique à cet attirail et me dépêche de le ranger pour ne pas briser le lien de confiance fragile qui existe entre nous. Son récit peut donc commencer.

Il s'enrôla en 1935, à l'âge de 15 ans. Son père était à l'aise financièrement et aurait pu lui acheter une terre s'il en avait manifesté le désir. L'innocence de sa jeunesse lui fit préférer la carrière militaire à l'agriculture, il rêvait d'aventures et voulait faire la guerre. Quand le Canada déclara la guerre à l'Allemagne en 1939, il possédait le grade de Sergent après avoir suivi avec succès un cours à l'école d'officier. L'ex-officier me montre des photographies prises au Camp de Sussex qui avait vu le Régiment de la Chaudière s'installer le 22 septembre 1940, après son départ de Valcartier où il s'était établi le 23 février de la même année. Le jeune officier Doyon prit ensuite le train pour Halifax le dimanche 20 juillet 1941 et s'embarqua sur le H.M.T. Strathmore qui levait l'encre pour l'Écosse le lendemain. À 15h00 le 30 juillet, le Régiment prit le train pour Aldershot, une heure après avoir touché terre.

Le vieil homme me raconte que c'est l'entraînement qui a été le plus ardu durant ces années. L'Angleterre vivait alors les sombres heures du rationnement, on mangeait peu, mais on devait quand même se taper les 16 à 40 kilomètres de marche obligatoire par jour. Quand quelqu'un voulait se débarasser de ses pelures de pommes de terre, M. Doyon était preneur ! Le matériel se faisait rare sur le sol anglais en partie parce que perdu à Dunkerque, en partie parce que nécessaire pour les troupes au front. Le Sergent Doyon entraînait donc ses troupes avec des 2 pdr ( canons de 2 livres) que les hommes surnommaient avec raison "tire-pois". Il ajoute seulement à propos de cette période que les bombardements allemands étaient intensifs et continuels puis passe rapidement à la dernière étape d'entraînement qui simulait le débarquement. L'embarquement commença le 1er juin pour se terminer le 3: « Des bateaux à perte de vue ! »

L'officier Doyon débarqua plus tard que la Compagnie "A" à laquelle son peloton de canons anti-chars était attaché (Il pense être débarqué vers 21h00). Les Compagnies "A" et "C" prirent position à la Mare sur la route conduisant à Colomby-sur-Thaon. Sa tactique: « Voir sans être vu ! » L'infanterie commença à creuser des tranchées à plus ou moins 22h00. Vers 2h00 dans la nuit du 6 au 7, alors que la position était à peine consolidée, une colonne ennemie motorisée s'infiltra à travers les lignes de la 9è brigade et se heurta aux 6 pdr des hommes du Sergent Doyon camouflés dans les buissons qui bordaient la route. Le peloton attendit le moment propice pour tirer et immobilisa les blindés de tête et de queue avant de tirer sur tout ce qui bougeait par la suite. Bientôt, s'ensuivit une mêlée confuse où l'ennemi se retrouva en nombre considérable dans les lignes du Régiment de la Chaudière. Les pertes furent sévères, mais on stoppa la colonne en lui infligeant la perte de 17 blindés.

M. Doyon semble ému quand il évoque la perte d'un bon nombre de camarades ce jour là. Il en veut à la 7è Brigade de ne pas s'être trouvée où elle aurait dû afin de protéger son flanc [droit] de l'infanterie ennemie. Je crois qu'il a été décoré de la Croix de Guerre avec Palmes pour ce fait d'arme. Il m'avoue qu'il aimait laisser l'initiative à ses hommes. Après tout, celui qui voit la situation est le plus à même de juger des décisions à prendre dans le feu de l'action. Il voulait être respecté de ses hommes et n'aimait pas donner d'ordres inutilement. Il conseillait plus qu'il n'ordonnait et ses soldats l'écoutaient. Il me dit d'ailleurs qu'ils auraient été tous prêts à mourir pour lui. À la veille d'un concours entre unités, il avait simplement dit: « J'aimerais que vous ne sortiez pas ce soir pour être en forme demain les gars. » Il obtenait de meilleurs résultats que s'il l'avait ordonné.

Le Sergent Doyon participa ensuite à "l'enfer" de Carpiquet, qualificatif qu'utilisent tous ceux qui ont participé à cette attaque. Les Allemands profitaient de l'obscurité pour se servir de leurs tranchées et tunnels sous-terrains afin de créer la confusion en infiltrant les lignes alliées. M. Doyon m'avoue ne pas aimer parler de la guerre en tant que tel. Il parle ensuite avec envie de l'Armée allemande mieux équipée (notamment grâce au fameux Flak 88mm qu'il considère comme la meilleure arme de ce conflit), mieux entraînée et plus expérimentée. Il me parle du fameux canons à tirs multiples [le nebelwerfer] dont la précision laissait à désirer, mais dont les effets psychologiques étaient très efficaces. Il établit une distinction entre la Wehrmacht et la Waffen SS et tient cette dernière responsable des crimes de guerre en Normandie. À Caen, il me dit que c'est l'aviation, avec le dernier bombardement intensif, qui a réglé le cas des Allemands. Pour le reste, la poche de Falaise, la bataille de l'Escaut: « Tu trouveras les informations sur nos combats dans le livre du Régiment de la Chaudière ». La bataille de l'Escaut semble lui avoir laissé de très mauvais souvenirs. Je lui demande s'il a été blessé: « Une fois, blessure mineure au genou. J'attendais en ligne pour me faire soigner à l'hôpital de campagne mais c'était trop long. Je me suis dit: "Mange d'la marde !", je me suis fait un pansement moi-même avant de retourner à mon peloton. »

À la fin de la guerre, sa femme me raconte ensuite comment, seule avec deux enfants, elle quitta sa Beauce natale pour s'embarquer sur un Transatlantique afin de retrouver son amoureux. Elle traversa la Manche en bateau, et prit ensuite le train pour l'Allemagne. Pendant l'occupation, ils demeurèrent chez des paysans allemands qui ne parlaient que le dialecte de leur région et vivaient de façon très rudimentaire. Le Sergent Doyon enroula du papier autour d'un petit tube afin de montrer à ses hôtes l'usage de cet outil essentiel à l'hygiène. Plusieurs paysans vinrent voir l'étrange objet et en furent impressionnés. M. Doyon me dit avoir vécu la guerre froide avec les chars soviétiques qui pointaient leurs canons directement dans leur direction pour les intimider.

Le vieil homme semble avoir gardé une petite rancune envers l'Armée britannique. Il pense que si les régiments francophones avaient été groupés au lieu d'être disséminés ici et là, « la conscription n'aurait pas été nécessaire. Et peut-être qu'aujourd'hui on ne croirait pas que les Canadiens n'ont rien fait d'important. » La France vient de lui décerner, en janvier dernier, La Légion d'Honneur. Il avoue humblement ne pas savoir pourquoi. Il pense que le geste est purement politique: « Le Canada n'a pas suivi les Américains en Iraq, les Français n'étaient pas d'accord non plus avec cette intervention... » Cette décoration s'ajoute aux nombreuses autres accrochées dans son salon. Il a occupé de nombreuses fonctions après la guerre dont maître de poste et comptable, poste qu'il a occupé jusqu'à la fin de son service militaire. Ses qualités de discrétion, d'honnêteté et de droiture, alors qu'il travaillait au courrier, lui ont valu une lettre de recommandation pour les Services Secrets. M. Doyon me répète qu'il n'aime pas la guerre mais plutôt le travail du militaire en temps de paix, la discipline. S'il avait su qu'on l'enverrait combattre, il aurait préféré être agriculteur. Il est fier de me dire que sa modeste rente de l'Armée est prélevée à même les cotisations prélevées sur le salaire des militaires canadiens contemporains. « Ce ne sont pas les contribuables qui paient pour moi ! » Il me dit dans un allemand approximatif qu'il peut parler un peu cette langue puis il ajoute: « I speak English without accent ! Because I learned it in England ! » Avant que je quitte, ce grand homme me montre une page du livre du Régiment de la Chaudière qui stipule que le recenscement de 1762 évoque la présence de miliciens dans la région de St-Joseph de Beauce. Le Major Jean Doyon y est répertorié. M. Doyon me dit avec fierté qu'il en est le digne descendant.

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Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de Haddock  Nouveau message 26 Mai 2008, 16:27



 

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Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de DENYS hubert  Nouveau message 26 Mai 2008, 16:44

Sacré bonhomme! Des hommes de cette trempe sont rares, même à l'heure actuelle. C'est ce genre de gars que l'on suit au casse-pipe sans se poser de questions et sans fermer les yeux
Que la paix lui soit accordée maintenant qu'il a fermé les siens
Merci Audie de nous avoir fait partager ces instants passés avec ce héros, et, puisque tu sembles les connaître, transmets nos sincéres condoléances à sa femme et à sa famille


 

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Nouveau message Post Numéro: 4  Nouveau message de Prosper Vandenbroucke  Nouveau message 26 Mai 2008, 19:48

Un de plus hélas.
Que ce brave repose désormais en Paix
Cordialement
Prosper
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