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Jusqu'où basculera Johann Chapoutot ?

Le traité de Versailles donne lieu à l'instauration de la République de Weimar puis à la montée du National Socialisme. Quelques années plus tard, l'annexion des Sudètes et de l'Autriche annonce les prémices de la seconde guerre mondiale.
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Jusqu'où basculera Johann Chapoutot ?

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de fdelpla  Nouveau message 20 Sep 2026, 16:12

A propos de La bascule (Gallimard, septembre 2026)

Le défaut récurrent des écrits de Johann Chapoutot sur le nazisme est son ignorance du rôle d’Hitler, dans les deux sens du mot : il ne veut rien en savoir, et il y réussit assez bien. Le dernier livre pousse ce défaut à un paroxysme. Tout en répétant une erreur plus tardivement apparue (Libres d'obéir, 2020), l'hostilité foncière des nazis à l'Etat, progressivement remplacé par des agences.


Dans le livre précédent, Les irresponsables, on apprenait que « les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on le leur a donné », le donateur principal étant l’ex-chancelier von Papen. On pouvait penser qu’au moins dans les mois suivants (le livre borne la période de « bascule » au 14 juillet 1933, jour de la promotion du parti nazi au rang de parti unique) il attribuerait au dictateur un rôle un peu plus déterminant, mais nenni ! Les différentes fractions des classes dominantes continuent de se ruer vers les nazis, comme des moutons de Panurge dont Papen aurait été le berger (et quand d’aventure une manigance nazie est évoquée, elle est plutôt attribuée à un subordonné, principalement Göring ou Goebbels).


Par exemple les catholiques allemands, présentés à juste titre comme plus réfractaires que les protestants à la séduction du nazisme dans la période antérieure, s’empressent, après la nomination d’Hitler à la chancellerie, de corriger le tir. L’incompatibilité entre le baptême et l’adhésion au NSDAP, édictée par la hiérarchie en 1932, est levée le 28 mars 1933. Dans un chapitre 8 riche et enlevé, l’auteur accumule les détails sur les principaux protagonistes catholiques, le dirigeant du Zentrum Kaas, le cardinal-archevêque de Munich Faulhaber, le secrétaire d’État Pacelli, bras droit du pape Pie XI, et l’inévitable Papen. Certes Hitler n’est pas oublié et on le voit même aux avant-postes, plus que dans le reste du livre. Il multiplie les déclarations favorables au christianisme en le félicitant pour son anticommunisme, et il arrache au Zentrum son vote, indispensable pour la décisive loi des pleins pouvoirs, le 23 mars, en promettant heure par heure une lettre rassurante (la suspension des libertés serait très provisoire, le temps d’éradiquer le communisme) qui n’arrivera jamais.

Au total cependant, l’impression prévaut que devant le mal absolu du nazisme les croyants manquent à tous leurs devoirs, par lâcheté et par paresse. Les croyants, ou plutôt leur hiérarchie, car les simples fidèles sont surtout déboussolés, et en proie à un vif sentiment d’abandon. La hiérarchie sauve ses places, heureuse de la tolérance d’un régime athée et sacrifiant de bon coeur le catholicisme politique incarné par le Zentrum, qui avait jadis conquis ses lettres de noblesse en tenant tête à Bismarck.


On retrouve ici le marxisme récent, simpliste et délavé de l’auteur, hostile aux élites et indulgent envers les masses, qui l’amène même à dédouaner plus que de raison (et plus encore que dans Les Irresponsables) le communisme, allemand et international. Une ligne de partage, plusieurs fois mentionnée, sépare la classe ouvrière de ses mauvais bergers, tout uniment socialistes.

Staline et Thälmann ont-ils mieux perçu l’habileté hitlérienne, et proposé une stratégie plus efficace, que le député social-démocrate Otto Wels, courageux dénonciateur de la loi du 23 mars à la tribune du moribond Reichstag mais platement incliné le 17 mai, jour où les députés socialistes encore en liberté votent la confiance ? La question ne sera pas posée. La brouille entre les deux grands partis de gauche, moins décisive qu’on ne le dit souvent car ils ne séduisaient, pendant toute la période weimarienne, que 40 % des électeurs, est présentée comme peu réversible depuis le massacre des spartakistes par un gouvernement socialiste en 1919, plusieurs fois évoqué. Un Hitler soufflant sur les braises de la discorde n’apparaît, lui, nulle part.

Plusieurs fois aussi est brandi le vote du parti socialiste SPD au premier tour pour Hindenburg à la présidentielle de mars-avril 1932, alors que le KPD présentait Thälmann et le maintenait au second tour. Là encore, le jugement moral prévaut sur l’analyse politique. Or Hitler était pour beaucoup dans cette constitution d’un bloc central, dirait-on en langage français d’aujourd’hui, à la fois par une propagande à dominante anticommuniste et par l’épouvantail de sa milice SA, créant un besoin d’ordre pour la satisfaction duquel le légalisme d’Hindenburg semblait offrir toutes garanties. C’est d’ailleurs à ce moment (mai 1932) que se noue, une première fois, une relation mafieuse entre Hitler et Papen, sans que l’événement soit mentionné dans les livres de Chapoutot : le gouvernement Brüning, qui avait fait campagne pour Hindenburg tout en interdisant les SA et les SS, est prestement renversé après la réélection du maréchal octogénaire, entiché de Papen et lui accordant, en même temps que le poste de premier ministre, la levée de l’interdiction des milices nazies et la dissolution du Reichstag élu en 1930. Aux élections du 31 juillet, leur score de 37 % rend les nazis incontournables tandis que l’électorat de Papen stagne, ce qui entraîne sa rupture avec Hitler et place le vieux président devant un choix délicat, entre un Papen dangereusement minoritaire et un Hitler dont il ne veut pas encore entendre parler. Dans le chapitre des Irresponsables consacré à la chute de Brüning, intitulé « Anatomie d’une crise ministérielle », Chapoutot ne mettait en avant que les intrigues du général von Schleicher, dont Papen aurait été la marionnette, et manquait le début de la manipulation de ce dernier par Hitler.


Le courage des communistes, seuls à réagir le 30 janvier par une proposition de grève générale et animateurs de velléités locales de résistance, est indéniable, mais sacrificiel. Il fait penser à cette déclaration d’un fruste protagoniste, plus tardif, de cette histoire, George Patton, disant à ses hommes : « Le but n’est pas que vous mouriez pour votre pays mais que le fils de pute d’en face meure pour le sien ! ».

L'omission la plus grave est celle du contexte international. Churchill est cité une fois, sur un point secondaire, mais ni Baldwin ni aucun appeaser britannique, pas plus qu’un dirigeant français ou américain de la période. La division en chapitres sur l’attitude des différents segments de la société allemande efface la chronologie, alors que la réussite première d’Hitler, celle qui crée chez ses compatriotes le plus de désarroi, se produit le jour même de sa nomination : la tolérance, devant cette nomination, de la communauté internationale, à un moment où elle dispose d’une instance, la Société des nations, dont l’Allemagne est membre. La convocation immédiate à Genève d’un représentant du Reich pour s’expliquer sur la promotion de l’auteur d’un livre aussi épouvantablement belliciste que Mein Kampf, ou le moindre froncement de sourcil d’un Roosevelt sur le point de prendre le gouvernail à Washington, auraient incité le président von Hindenburg à revoir son choix ou, tout au moins, encouragé les résistants, que la passivité étrangère ne pouvait que paralyser. Corrélativement, un facteur de l’acceptation du gouvernement Hitler, passé sous silence dans le livre, est le patriotisme allemand. Ressort essentiel du vote en sa faveur d'un tiers de l'électorat, il joue un grand rôle dans la passivité des deux autres tiers quand l’inertie des gouvernements étrangers accrédite l’idée que la diplomatie de Weimar et son inscription, depuis le milieu des années 20, dans le cadre genevois, étaient moins fructueuses que l’agressivité de fond, mâtinée de paroles lénifiantes, du nouveau gouvernement.


Plus que ces propos, c'est la composition de ce gouvernement qui anesthésie les capitales étrangères. Chapoutot en fait d'ailleurs un titre de chapitre : "Avec seulement trois ministres nazis...", il ne peut rien arriver de fâcheux, dit Papen à un familier. Mais pour l'auteur, ce n'est là qu'une flèche de plus contre le naïf et suffisant vice-chancelier. Pas une allusion n'est faite au soulagement de la communauté internationale devant cette arithmétique, et devant la reconduction de la plupart des ministres des deux cabinets précédents, à commencer par celui des Affaires étrangères. Konstantin von Neurath, ambassadeur à Londres pendant les années 1920, s'y était taillé une solide réputation de sagesse et de professionnalisme. Ce n'est qu'un citron qu'Hitler jettera après l'avoir pressé, comme beaucoup d'autres, pendant l'année de bascule 1938 (plus digne de ce terme que le premier semestre de 1933), lorsque la marche à la guerre connaîtra une brusque accélération. Pour l'heure, le maintien de Neurath et des cadres de la diplomatie weimarienne, au ministère comme dans les ambassades, semble garantir la poursuite de la politique antérieure, et incite l'étranger à suspendre son jugement.


Cet oubli de la politique extérieure rejaillit sur l'explication de l'alignement des intellectuels, Elle fait la part trop belle à leurs logiques de carrière, notamment dans les cas d'Heidegger et de Carl Schmitt, enfin reconnus antisémites (ce à quoi Chapoutot se refusait, naguère encore, dans le cas d'Heidegger -un brin d'autocritique serait d'ailleurs bienvenu) mais tôt fâchés avec les nazis, sans qu'apparaisse la méfiance, à leur endroit, du dictateur, soucieux de ne pas donner trop de pouvoir à des gens déjà influents sous Weimar : il préfère promouvoir des hommes plus jeunes qui lui doivent tout, et des cerveaux plus malléables. Mais la situation internationale aussi est déterminante, notamment lors du ralliement de centaines d'intellectuels au régime à l'occasion du référendum de novembre 1933 sur la sortie de la SDN. Quant à l'adhésion de Louis-Ferdinand Céline, bizarrement associé aux deux cas précédents malgré les différences de temps et de lieu, elle est, elle aussi, excessivement attribuée à des soucis de carrière et insuffisamment rapportée au contexte international, alors qu'en 1937, lors de la parution du premier pamphlet antisémite célinien, les efforts de l'ambassade parisienne du Reich pour séduire l'intelligenstsia française battent leur plein.

Hitler fait preuve de méthode et de doigté, deux notions absentes du livre. Là encore, l’initiative individuelle des subordonnés, en proie au désir d’agrandir leurs fiefs plutôt qu'engagés dans un travail d’équipe, est mise en avant, témoin, à la fin du chapitre sur Göring, le malin plaisir avec lequel celui qui n’est encore que ministre prussien de l’Intérieur manipule la presse catholique à la mi-février 1933. Il interdit cette presse pendant quelques jours puis, recevant un dirigeant du Zentrum, accepte de lever l'interdiction. « Une manière comme une autre d’attendrir la viande », commente Chapoutot, et de « jouer bien facilement au grand seigneur, trop aise de témoigner sa magnanimité et de susciter ainsi la reconnaissance de ses adversaires ou de ses ennemis, dûment soulagés et émerveillés par la prompte transsubstantiation du bâton en carotte. » Pourquoi ne pas attribuer cette tactique au chef du gouvernement, et ne pas même poser la question d’une entente d'Hitler avec ce ministre, et d'autres, pour inquiéter et rassurer tout à la fois les différents groupes sociaux ?


Au total, un livre de moraliste beaucoup plus que d’historien. Ce dont le félicite d’ailleurs le très socialiste Nouvel Obs, qui dans un article du 10 septembre 2026 passe l’éponge sur son philocommunisme tout en appelant de ses vœux des recensions, à cet égard, plus critiques !


 

Re: Jusqu'où basculera Johann Chapoutot ?

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de JARDIN DAVID  Nouveau message 20 Sep 2026, 18:11

Je propose une version compacte :
- CHAPOUTOT veut absolument oublier HITLER, jamais déterminant, ou presque.
Tentative d'explication :
Pour sa démonstration très gauchiste de dénonciation de l'extrême droate, il faut absolument garder un parallèle avec 2026 et éviter de personnifier la période nazie. Sinon, le "risque" de bascule en 2027 n'existerait pas ...
JD saint&tique.
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Re: Jusqu'où basculera Johann Chapoutot ?

Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de Goodrien  Nouveau message 20 Sep 2026, 18:42

Regarder l'Histoire avec un parti-pris idéologique conduit à ne rien comprendre et à raconter des âneries. Je ne dis pas que Chapoutot ne dit que des bêtises, mais il en dit, et surtout il est toujours très affirmatif dans ses jugements, ce qui fait penser à un parti politique théoriquement d'extrême gauche et à un tribun bien connu dont les analyses ne brillent pas par leur subtilité.

Chapoutot est aussi le genre de mec qui applique sans nuance sur l'époque actuelle une grille de lecture venue des années 30. En effet il y a des ressemblances, mais aussi d'énormes différences.

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