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HITLER ET LA SUISSE

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 231  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 05 Déc 2016, 08:49

Il faudrait peut-être ouvrir une autre discussion, par ailleurs fort intéressante. Je ne vois pas le rapport avec le présent sujet. C'est uniquement le réseau Rado en Suisse impliquant ces résistants qui est en rapport avec le sujet.

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 232  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 06 Déc 2016, 12:02

Mais HITLER aurait commis une erreur politique en envahissant la Suisse, se privant du même coup de son (parfois trop complaisant) système bancaire.

Je réponds ici à la remarque de Dog Red dans la discussion "retour du service militaire" étant donné le hors sujet.

Il serait peut-être effectivement intéressant d'aller plus en avant sur le rôle réel ou non des banques suisses quant à une attaque allemande.

D'abord le secret bancaire suisse, dans les années 30, a été favorable aux Juifs désirant mettre à l'abri leur argent, voici une remarque à ce sujet:

[…] La polémique à la fin des années 1990, sur les 50'000 comptes suisses en déshérence a ignoré le rôle des banques suisses dans l'apport d'une sécurité financière aux juifs et autres opprimés par le régime nazi, suffisamment chanceux pour y échapper. En 1934, le principe du secret bancaire a été une réponse à la pression des nazis pour obtenir les noms des détenteurs de comptes. Maintenant que l'Allemagne inflige des amendes aux possesseurs de comptes au Liechtenstein, on peut difficilement expliquer qu'une telle loi était inutile."
Article paru en février 2008 et signé Jean-François Mabut dans le journal Le Monde


Il s'agissait donc bel et bien d'une forme de résistance aux pressions nazies, donc mauvais point pour les banques suisses.

La question qui me vient à l'esprit c'est de savoir si en Europe, seules les banques suisses pratiquaient le secret bancaire ? Parce qu'au fond s'il n'y avait eu que cela pour protéger un pays, on se demande bien pourquoi d'autres pays n'auraient pas fait de même. Il me semble qu'entre une invasion nazie et proposer le secret bancaire pour l'éviter , le choix était vite fait. Vous voyez le gouvernement belge abandonner la défense armée et proposer le secret bancaire aux Allemands ! Comme d'autres pays...en fait donc le secret bancaire partout et...pas de guerre mondiale.
Comme je l'ai déjà dit, je n'ai pas étudié cette question à fond, mais d'autres l'ont fait et pourraient répondre. Seulement je crains que l'on a extrapolé, sans vraiment montrer des documents montrant et démontrant cet argument. J'ai cependant tout de même lu une allusion allant un peu dans ce sens sauf que cela concernait non pas les banques suisses mais la Banque des Réglements Internationaux à Bâle, la BRI. Une invasion allemande risquait de mettre en danger cette banque fort utile aux nazis et manipulée par eux. Ainsi le ministre allemand de l'économie avait eu une remarque à ce propos. Cette remarque n'a pas eu vraiment d'impact quant aux plans d'invasions...

Bon maintenant il y a eu bel et bien des Allemands, nazis ou non qui avaient de l'argent en dépôt en Suisse et il y a certainement eu également l'argent volé qui y a été. Qu'est-ce qu'une invasion aurait changé ? En plus l'or acheté aux Allemands et déposé à la banque nationale excitait quelques gestapistes qui s'en seraient bien emparés, ce n'était donc pas un gage de sécurité.

Donc avant d'aller plus loin j'aimerais bien connaître le document d'archive prouvant l'efficacité des banques suisses en tant qu'arme de défense. Je rappelle qu'il y a eu des officiers de haut rangs chez les Allemands qui étaient en faveur d'une invasion comme il y en a eu qui étaient contre comme Canaris et Schellenberg.

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 233  Nouveau message de Dog Red  Nouveau message 06 Déc 2016, 12:13

Christian27 a écrit:Donc avant d'aller plus loin j'aimerais bien connaître le document d'archive prouvant l'efficacité des banques suisses en tant qu'arme de défense. Je rappelle qu'il y a eu des officiers de haut rangs chez les Allemands qui étaient en faveur d'une invasion comme il y en a eu qui étaient contre comme Canaris et Schellenberg.


Certes, le secret bancaire ne vaut pas de bonnes divisions pour mettre son pays à l'abri.

Maintenant, une bonne combinaison "neutralité + position financière avantageuse" offre à la Suisse (y compris le professionnalisme de son armée de citoyens et une position stratégique remarquable) un avantage unique en Europe.

Je conviens qu'il puisse s'agir d'une vision en "image d'Epinal" de ma part. Je ne faisais que répondre à votre assertion relative au service militaire, quant aux "civiles en armes faisant barrage à l'envahisseur". Assertion qui me parait erronée pour les raisons que j'ai évoquées ici > viewtopic.php?f=30&p=605854#p605854
« Les gens pensaient que je portais mes grenades telles une posture d’acteur. Ce n’était pas correct. Elles étaient purement utilitaires. Plus d’une fois en Europe et Corée, des hommes en difficulté trouvèrent le salut à coups de grenades »

General Matthew B. RIDGWAY, XVIII US Airborne Corps Commander, Ardennes 1944

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 234  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 11 Déc 2016, 06:13

Je suis en train de lire un excellent livre Les roses noires de Jane Thynne
http://raconte-moi.net/2015/04/les-rose ... ne-thynne/

Du coup je me rends compte de l'importance du roman historique en Histoire. Comment peut-on rendre compte, expliquer une période sans avoir pris la peine de se mettre dans le contexte, surtout lorsqu'on n'a jamais connu une telle situation. L'historien qui prétend diffuser l'histoire sans avoir compris le contexte est, ce qu'il tient tant à être: un scientifique. Lequel scientifique peut parfaitement se passer d'un contexte.

Dans ce contexte on se rend compte que déjà à cette époque Berlin attirait la jeunesse européenne comme un aimant et comme aujourd'hui encore. C'est fou tout de même comment les grandes capitales peuvent maintenir intact leur prestige malgré les crimes qui s'y sont commis ou fomentés. On n'en dira pas autant des petites villes aussitôt associées à un criminel.....le crime de.... le sadique de...l'affaire de...

A Berlin à cette époque, comme on le sait, les communistes furent particulièrement la cible des nazis. L'auteur nous dit qu'alors ils fuirent...en Suisse. ça ne m'étonne pas.
http://www.cicad.ch/fr/la-satire-piquan ... uisse.html
à Zurich le cabaret Le Cornichon

Je crois vraiment en l'importance du roman historique en Histoire comme également le contact direct avec les personnes ayant vécu l'événement, les témoins, beaucoup trop ignorés par les historiens suisses.

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 235  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 04 Jan 2017, 12:33

Si l’on fait l’effort de se mettre à la place des deux personnalités responsables en été 40 en Suisse, on s’aperçoit qu’il n’y avait guère d’alternatives à leur réaction.
Il y a d’abord, du côté militaire le général Guisan.

Si la Suisse est un pays montagneux, comme l’Afghanistan, sa situation en été 40 n’était cependant pas la même. Dans son livre La guerre la plus longue, le Français Hervé Asquin décrit l’incapacité d’une armée conventionnelle, avec plus de 130000 hommes de l’OTAN à venir à bout de 25000 moudjahidines. Ce fut la guerre la plus longue menée par les Américains. Si l’on compare, l’estimation pour une occupation totale de la Suisse, faite par les historiens suisses de gauche, se compte ni en années, ni en mois, donc en quelques semaines. Mais le problème de la Suisse, à ce moment précis, se situe au niveau de l’approvisionnement car si les moudjahidines pouvaient se replier, par exemple au Pakistan et bénéficier continuellement d’un approvisionnement, cela était exclu pour la Suisse entourée par l’Axe. Il est donc clair qu’à long terme, en cas d’invasion allemande, la Suisse n’aurait pas tenu. Guisan et son entourage l’avait compris et c’est donc à court terme que l’armée pouvait se montrer dissuasive. Cela fut fait d’abord avec la stratégie du Réduit et des contres attaques ainsi que par la volonté d’utiliser le tir de précision, y compris du côté des civils. Guisan ne pouvait pas faire plus à ce moment précis. Il est clair qu’un atout principal, pas seulement pour la Suisse, eut été une aviation performante, y compris d’attaque, mais cela n’a été nulle part le cas, sauf en Angleterre. Quant aux blindés, contrairement à ce qu’en pense Georges Kreis, ils auraient été nuisibles, ce fut donc parfait de ne point en avoir.

Ensuite, du côté politique le Conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz chargé du département politique et président en 1940

Cela Pilet-Golaz l’avait également compris, contrairement à d’autres personnes du même bord politique comme Hausamann qui l’a attaqué à la fin de la guerre.
Pilet-Golaz, homme extrêmement intelligent, avait compris immédiatement que la Suisse était dans la totale impossibilité de s’opposer à une occupation allemande sans compromissions. Sans compromissions signifiait l’arrêt absolu de tout commerce avec l’Allemagne ainsi que la fermeture du Gothard, bloquant l’approvisionnement en énergie de toute l’Italie (charbon). Mais cela signifiait également la fin de tout approvisionnement de la Suisse : matières premières, charbon, essence, nourriture. Cette option eut été possible probablement quelques mois pas plus, donc impossible.
Pilet-Golaz a fait donc ce qu’il fallait, au prix de compromissions. Beaucoup de Suisses, aujourd’hui encore ne le lui ont pas pardonné, cependant sans expliquer ce qu’ils auraient fait de mieux.

Je reviendrai plus en détail sur Pilet-Golaz

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Re: HITLER ET LA SUISSE

Nouveau message Post Numéro: 236  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 05 Jan 2017, 06:24

Marcel Pilet-Golaz était un avocat vaudois, Conseiller fédéral, président en 1940 (la fonction change chaque année en Suisse chez les 7 conseillers fédéraux) et en charge du département politique. Autant dire le département le plus important en cette circonstance et particulièrement en été 40.

Le discours du 25 juin 1940 : http://www.yrub.com/histoire/discoursgolaz.htm

Pratiquement toute l’histoire de la Suisse pendant la SGm repose uniquement sur l’attitude de Pilet. Or il n’est pas inintéressant de tenter de comprendre quelle fût réellement cette attitude.
Pilet ayant vécu quelque temps à Paris avant guerre a été au courant de l’attitude de la droite française, que décrit Guillemin dans ses conférences sur l’affaire Pétain
https://www.rts.ch/archives/dossiers/he ... etain.html
Il n’a donc pas été surpris par la défaite, il s’y attendait.

Ayant eu une discussion avec un professeur d’histoire suisse, ce dernier m’a révélé ce fait suivant qui n’apparaît dans aucun livre :
Aussitôt la défaite française connue, le Conseil fédéral en réunion ne cachait pas son désarroi, en fait il réalisait l’immense difficulté de rester indépendant face à l’Axe qui entourait la Suisse. Or seul Pilet redonna du courage en indiquant que la Grande-Bretagne continuait le combat !
Pour autant Pilet savait qu’en aucun cas on pouvait braver les Allemands comme Churchill, en clair on ne pouvait négocier l’approvisionnement en insultant l’approvisionneur…Donc Pilet dit que faute de se faire lion il se ferait renard…certes c’est moins héroïque mais certainement plus réaliste, ce qu’il était.

Je poursuis à son sujet sur son attitude
- Face aux médias
Si son discours est encore utilisé aujourd’hui par la gauche pour en faire un dictateur, son engagement en faveur des médias et de la liberté d’expression dément totalement ces allégations. C’est en effet grâce à Pilet que von Salis pu s’exprimer à la radio alémanique ainsi que Payot à la radio romande et ces deux radios furent très écoutées, partout en Europe.
On peut lire ce texte concernant les médias sur Livres de guerre
La guerre des nerfs :
http://www.livresdeguerre.net/forum/con ... =39073&v=2
http://www.livresdeguerre.net/forum/con ... =39120&v=1
Pilet est resté ferme à l'encontre de la propagande nazie à l'ambassade allemande à Berne
- Face aux Juifs
Je n’ai trouvé aucune trace d’antisémitisme chez Pilet, au contraire si l’on prend en considération son engagement pour le sauvetage des Juifs en Hongrie. On se rappelle aussi l’action de l’ambassadeur suisse à Vichy pour le rapatriement de France des Juifs suisses

Je souligne qu’un débat a eu lieu sur Livres de guerre

http://www.livresdeguerre.net/forum/con ... =49215&v=1

- fort engagement dans l'humanitaire et la puissance protectrice

Il est clair que les historiens de gauche, particulièrement suisses, tiennent absolument a identifier Pilet à Pétain, ceci en faisant le parallèle sur l’autoritarisme. On oublie cependant de préciser qu’un tel autoritarisme existait également en Angleterre avec l’emergency power act. Cela dit je trouve incroyable qu’aujourd’hui encore des historiens soient incapables de faire la différence entre le fonctionnement d’une démocratie en temps de paix et une démocratie totalement entourée d’une dictature et sujette à une guerre économique et de propagande nazie.


Présentation

L’historien Georges-André Chevallaz, maintenant décédé, a été au cœur de la révision de l’histoire de la Suisse pendant la SGM, ceci parce qu’il a été l’auteur de livres d’histoire destinés aux écoles. On lui a reproché d’avoir fait peu de cas des liens économiques entre la Suisse et l’Allemagne. On peut admettre cette critique tout en soulignant qu’il est difficile dans le confort et la sécurité de faire comprendre que l’art de la guerre (ou de la paix) passe souvent par des compromis ou par « le moindre mal ». Que c’est rarement tout noir tout blanc en dehors des pires dictatures ou c’est vraiment souvent tout noir.

L’intérêt de ce livre, entre autre, est que l’auteur parle de Pilet-Golaz. Le fait qu’il n’existe aucune biographie à son sujet n’arrange rien ! Pourtant c’est probablement la personnalité suisse, avec Guisan, qui a eut la plus grande responsabilité au cours de l’histoire de la Confédération, ceci pendant le plus grand conflit dans l’histoire du monde.


Présentation de l’éditeur

Pourquoi, devant la menace que constituaient l’impérialisme allemand, son idéologie nationale-socialiste, autoritaire, totalitaire et raciste, la Suisse a-t-elle déclaré sa neutralité ? pourquoi n’a-t-elle pas rejoint d’emblée le « camp des démocraties » en fait limité à la France et à la Grande-Bretagne, qui après bien des tergiversations, se résolvaient à tenir tête à l’Allemagne ? »
C’est par cette double interrogation que Georges-André Chevallaz introduit sa somme sur la neutralité suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, le Défi de la neutralité, et c’est à cette interrogation qu’il veut répondre. Au fil des chapitres, l’historien et ancien Président de la Confédération développe une « réflexion qui s’efforce (…) sans prétendre elle-même à l’impartialité absolue et à l’objectivité définitive - l’histoire est en perpétuelle révision - d’apporter quelques nuances dans l’appréciation encore radioactive, dans le jugement porté sur la neutralité, que certains condamnent aujourd’hui avec un courage rétrospectif, un intégrisme moral négligeant les réalités humaines, la foi louable-mais problématique-en un ordre nouveau où les frontières s’effaceront dans l’harmonie et l’identité universelles. »
Avec sa plume incisive, Georges-André Chevallaz s’est également livré à une réévaluation du rôle des acteurs principaux de la politique suisse à cette époque, notamment celui de Marcel Pilet-Golaz, chef du Département des Affaires étrangères, et du Général Guisan, ceci en rupture avec la condamnation de l’un ou l’hagiographie de l’autre. L’un et l’autre, dans leur missions complémentaires, ont contribué à tenir le défi de la neutralité, à sauvegarder au pays la paix et la liberté dans la tourmente européenne. Le livre se termine par un texte inédit de Marcel Pilet-Golaz destiné à son successeur Max Petipierre et traitant précisément dans dangers auxquels la Suisse fut exposée au cours de la Guerre mondiale 1939-1945



Que le Président de la Confédération reçoive trois délégués du Mouvement, Max Leo Keller, Ernest Hoffmann, escortés, en caution intellectuelle et morale, du poète réputé Jakob Schaffner, autrefois sympathisant communiste, converti dès 1936 au lyrisme national-socialiste, pouvait être à juste titre jugé insolite et déplacé, d’autant que Pilet reverrait encore séparément, quelques jours plus tard, Max Leo Keller. Ces gens, le poète Schaffner en particulier, cherchaient depuis longtemps le contact. Le chef du Département politique s’était d’abord refusé à accorder cette audience, et n’avait cédé qu’aux interventions de son collègue Wetter, après en avoir informé le Conseil fédéral. Que pouvait-on attendre d’une telle entrevue ? Sur le plan des relations germano-suisses, la situation était tendue. Carl Burckhardt avait fait savoir à Etter par l’intermédiaire de Gonzague de Reynold que l’Allemagne entendait intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse. Au début de septembre, Etter avait fait connaître à la commission de la presse politique la vive irritation de l’Allemagne à propos du survol de la Suisse par l’aviation britannique. Il fallait s’attendre à des développements dramatiques d’un instant à l’autre. D’où l’utilité du contact, au moins d’information, que le procureur général de la Confédération recommandait d’ailleurs. Les frontistes escomptaient sans doute de la rencontre une sorte de légitimation tant en Suisse qu’auprès des dirigeants nazis. Ils se hâtèrent de publier un communiqué, sans que les termes en eussent été convenus avec le Président de la Confédération. Ils avaient, disaient-ils, exposé leur programme politique et social, et l’entretien, ajoutaient-ils, seraient un premier pas vers la détente des conditions politiques helvétiques, Schaffner, s’en prévalut vainement pour obtenir une audience auprès du Führer. N’inspirant qu’une confiance limitée au Secrétaire d’Etat von Weizsäcker, Keller, dont l’imagination était fertile, et la véracité douteuse, rencontra par contre Rudolf Hess et prétendit jouer les intermédiaires entre les gouvernements des deux pays. Il ne trouva pas plus créance auprès du suppléant du Führer qu’il n’en avait eu auprès de Pilet.
Qu’elle avait été l’intention du Président de la Confédération en recevant la délégation ? Pilet s’en expliquera, entre autres, dans la lettre du 22 décembre 1950 destinée à Pierre Béguin et que Edgar Bonjour. « La réception des frontistes ? Remarquez que c’étaient des Suisses et que, depuis lors, on en a reçu beaucoup de plus dangereux…J’ai refusé à plusieurs reprises de les recevoir. J’aurais préféré de beaucoup m’abstenir. Mais tel n’était pas l’avis de certains de mes collègues…La situation était très tendue, non seulement avec l’Allemagne mais avec l’Italie…(survols nocturnes presque quotidiens d’avions anglais). Nous avons couru alors un très grave danger…C’était à l’époque où des personnalités considérables m’invitaient constamment « à rompre les relations diplomatiques avec l’Angleterre ». Rien que cela. Il n’en était, bien entendu, pas question pour moi. Bref, après avoir consulté le Conseil fédéral, j’ai convoqué ces trois frontistes, en quelque sorte à mon corps défendant. Aurais-je dû les recevoir en présence d’un tiers ? On l’a dit. A tort selon moi. Le seul intérêt de leur audience était de savoir « ce qu’ils avaient dans le ventre ». Il fallait, pour le connaître, les laisser parler librement…Immédiatement après, j’ai fait rapport au Conseil fédéral. En fait, ils m’ont paru inoffensif, sauf un (certainement Keller) qui, depuis lors, fut condamné pour trahison par le Tribunal fédéral et que seul me parut dangereux. »
Pourquoi Pilet ne s’en est-il pas expliqué publiquement à l’époque ? Il poursuit : « Lorsque l’émoi que vous savez s’est emparé du pays, il m’eût été facile de m’expliquer. Mais j’aurais aggravé ainsi mes rapports avec l’Axe, déjà si critiques. Devant les commissions, en secret ? D’une part, puisque secret, cela n’aurait pas servi à grand-chose, d’autre part j’avais appris que le secret n’en est pas un. (D’autres Conseillers fédéraux en feront après lui l’expérience.) Dès que j’avais parlé, certains commissaires s’empressaient de renseigner- en travestissant-les légations d’Allemagne ou d’Angleterre. C’était au point que parfois j’exposais au ministre de Grande-Bretagne, avec lequel j’entretenais les relations les plus confiantes, ce que j’allais dire aux commissions et pourquoi afin que son gouvernement ne soit pas informé, de seconde main et tendancieusement, sur notre attitude véritable. Grâce à Dieu, nous étions liés d’amitié et je pouvais causer avec lui en toute franchise et en toute sécurité…
C’était donc les incitations qu’il avait reçues, l’utilité de s’informer, qui avaient amené Pilet à recevoir la délégation. Ce n’était pas une complaisance quelconque pour le mouvement qui serait d’ailleurs, deux mois plus tard, interdit par le Conseil fédéral. Pilet n’envisageait pas davantage qui puissent, par le truchement des activistes, s’établir des relations plus détendues avec le IIIè Reich. La « mission » qu’il aurait confiée à ce propos à Max Leo Keller – qu’il eut le tort de revoir encore une fois chez lui, sans doute sur l’insistance de l’intéressé – paraît tout à fait invraisemblable même sir le Tribunal fédéral, dans le procès intenté à Keller en 1948 devait accorder sur certains points plus d’attention aux assertions de l’inculpé- qu’il condamnera d’ailleurs – qu’à la déposition de l’ancien Président de la Confédération. Tout d’abord Pilet était assez intelligent et assez prudent pour ne pas confier au premier émissaire venu une mission quasi diplomatique, à plus forte raison si ce premier venu étai le fondateur d’une formation politique dont la loyauté était pour le moins douteuse, ce que prouverait à l’évidence la carrière du personnage et sa condamnation ultérieure. Que Keller se soit prévalu de la rencontre avec Pilet pour se faire valoir auprès de dirigeants nazis et se dire chargé d’une démarche officieuse n’étonne pas de ce personnage que Pilet refusera de rencontrer à son retour d’Allemagne et qui ne lui rendra jamais compte de la mission dont il était le prétendument chargé.
Le président de la Confédération revendique son droit-contestable- de recevoir qui bon lui semble et « même le diable » s’il le juge bon. Sa justification était à la fois de s’informer et d’inciter le Mouvement National à respecter la légalité démocratique. Il n’était nullement question pour lui de donner des gages au Nouvel ordre européen ou à un Anschluss quelconques. S’il l’avait fait, les trois compères auraient donné une toute autre tournure à leur communiqué en célébration de leur victoire
Le Défi de la neutralité p. 154


L’omission – délibérée, vraisemblablement, mais malheureuse assurément – de la défense et de l’armée dans le discours gouvernemental du 25 juin, quelques concessions ponctuelles – telle la restitution des avions et des pilotes allemands internés pour avoir violé la neutralité du ciel helvétique, une démobilisation partielle, problématique à l’heure où des effectifs allemands considérables restaient sur pied de guerre aux frontières du Jura – mais il fallait bien rentrer les foins ! – auraient pu faire douter de la volonté de défense du Conseil fédéral.
Dans la gravité de sa situation, dans l’incertitude et l’inquiétude générales, des bruits circulaient, mettant en doute la conviction de résistance du gouvernement. Le représentant de la Grande-Bretagne à Berne, David V. Kelly, s’en faisait volontiers l’écho dans ses rapports au Foreign Office. Déjà, dans un rapport du 3 mai 1940, le diplomate s’était inquiété de la possibilité que le gouvernement suisse laisse passer les troupes allemandes sans résistance, alors que rien dans l’attitude du Conseil fédéral, du Général et de l’opinion n’en donnait le moindre indice. Le 20 mai, Kelly fait part d’une rencontre avec Pilet. Celui-ci ne voit pas un danger immédiat pour la Suisse. Mais un risque existerait, si les Français abandonnaient la frontière du Jura et si l’Italie entrait en guerre. Cette dernière, sans doute ne souhaite pas voir l’Allemagne intervenir en Suisse. Pilet renouvelle l’assurance que la Confédération défendra sa neutralité et « j’ai été heureux de l’entendre réfuter tout défaitisme ».
Mais le 15 juin, c’est une note encore plus pessimiste, bien qu’elle soit fort vague, qui parvient à Londres. Elle parle d’un coup d’Etat de l’armée qui confirmerait l’impression que celle-ci est plus prête à résister que ne le serait le gouvernement. Il semble en effet à Kelly que le moral des conseillers fédéraux est plus bas que celui de l’armée et que l’agrément aux pressions allemandes concernant la neutralité est possible à tout moment. Le 5 août, le diplomate a un long entretien avec un Pilet pessimiste, qui ne cache pas la problématique d’une résistance, mais réaffirme que la Suisse lutterait contre l’invasion, ce qui, note Kelly, contredit la rumeur d’une divergence entre gouvernement et commandement de l’armée.
Le Défi de la neutralité p. 101


Dans sa réponse, Pilet ne s’exprima que sommairement sur les critiques faites à sa conception politique en général, mais il insista sur la nécessité d’une démobilisation partielle et graduelle. Le grand danger, dit-il, c’est actuellement celui de la faim par étranglement économique. S’il n’a pas mentionné la démocratie, c’est parce qu’il ne sied pas de rappeler trop souvent des choses qui sont hors et au-dessus de toute discussion : « De plus, je me suis bien gardé de parler de dictature ; mais j’ai parlé d’autorité et de décision d’autorité. J’ai voulu dire par là qu’il faudra prendre vite des décisions importantes, sans se perdre dans d’interminables discussions au sein des commissions. Ce n’est pas sans raison non plus que j’ai parlé d’une voix libre. Mais pour la conserver telle, il sera indispensable d’avoir une certaine confiance dans le gouvernement et de ne pas user ses forces en de vains palabres ou long comptes rendus.
Edgar Bonjour Histoire de la neutralité vol IV p. 115


Portrait de Pilet-Golaz par son fils :

…en résumé il étai à la fois
- Un pur intellectuel, quelque peu élitaire, doué d’une vive intelligence lui permettant d’assimiler et d’analyser rapidement des problèmes de tout ordre
- Un homme de lettre, d’une sensibilité aigüe, à l’esprit pétillant disposant d’une grande facilité d’élocution
- Un homme d’action, sachant décider et exerçant ses fonctions avec autorité
Imprégné de la culture française, il avait la mentalité très latine ; à mon avis il ressemblait plus à un énarque français qu’à un homme politique suisse romand. Donc une personnalité difficile à comprendre pour les Suisses allemands.

G-A Chevallaz Le Défit de la neutralité p. 40

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