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Helga Schneider, fille de SS

Pétain, Laval, le régime de Vichy et tous ceux qui furent acteurs de cette période sombre de notre histoire. La collaboration, les collaborateurs, la vie quotidienne sous la botte de l'occupant, les privations, le marché noir...
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Helga Schneider, fille de SS

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Battler  Nouveau message 25 Jan 2005, 20:41

A 34 ans, Helga Schneider retrouve sa mère et découvre qu'elle l'avait abandonnée, enfant, pour devenir kapo à Auschwitz. A 65 ans, elle raconte, enfin.

LE MONDE - 15.03.02





Elle a une tête banale, bien sûr, la mère d'Helga Schneider. Rien, sur son visage, ne laisse deviner que cette vieille dame aux cheveux blancs, si menue, si fragile, qui sourit gauchement devant la caméra, a été, dans les années 1930 et 1940, à Berlin, une militante nazie, membre de la Waffen-SS. Rien, quand on la voit, ne laisse soupçonner que cette frêle créature, aux épaules légèrement voûtées, a été gardienne dans les camps de la mort de Ravensbrück et d'Auschwitz-Birkenau. Ni qu'elle a été condamnée, en 1946, par le tribunal de Nuremberg.

Rien ne la trahit, sinon, peut-être, ses mâchoires qui se mettent à trembler, quand une question la trouble. "Les mâchoires ! Les mâchoires !", répète sa fille Helga, en pointant du doigt l'écran télévisé, comme si ce tremblement sénile constituait un aveu. Le reportage de la RAI, dont Helga Schneider garde précieusement la cassette, date de 1998. C'était la deuxième fois, depuis 1941, que la fille revoyait sa mère. Dans le film, on la découvre, elle aussi, dans cet hospice des faubourgs de Vienne, en Autriche, où l'équipe de la télévision italienne a retrouvé la trace de l'ex-kapo du IIIe Reich. La vieille femme n'a pas de remords. Gros plan sur son visage. Ce qui fait trembler ses mâchoires, c'est plutôt une sorte de colère. D'ailleurs, tiens, elle le dit, elle le crache : oui, elle a été Waffen-SS. Et alors ? Le monstre aux cheveux blancs sourit. Helga Schneider, elle, a les larmes aux yeux. Elle arrête brusquement la cassette.

Assise dans le salon-bureau de son petit appartement de Bologne, dans le nord de l'Italie, celle que le quotidien turinois La Stampa a baptisée la "fille d'un cauchemar" tente de se rappeler où elle a bien pu mettre les photos de sa mère. Au total, elle n'en possède que trois. Dont deux qu'elle avait prises elle-même, en 1971, lors de leurs premières retrouvailles. L'idée qu'elle puisse ressembler à celle qui l'a mise au monde, cette idée la "hante" et la "foudroie". Pense-t-elle que l'abjection peut se transmettre par les gènes, comme ses cheveux blonds et ses yeux bleus, hérités de sa mère — dont elle est, frémit-elle, "le portrait tout craché" ? Est-ce pour cela qu'Helga Schneider, aujourd'hui âgée de 65 ans, a mis si longtemps — plus de trente ans : une vie ! — à refaire le chemin vers l'enfance, vers Berlin, vers cette mère enfin, cette mère sans nom, qui avait quitté son mari et ses deux jeunes enfants, en 1941, sans plus jamais faire signe, cette "mutti" impossible, cette chose imprononçable, qu'elle a d'abord, "par naïveté", essayé de haïr ? Dans le livre qu'elle lui a consacré, Helga Schneider ne répond pas. Ecrit en italien, sa langue d'adoption, Laisse-moi partir, mère a d'abord été publié à Milan par Adelphi, en 2001, avant d'être traduit en français, ce printemps, par Robert Laffont. C'est un puzzle, dont "plein de morceaux manquent", admet l'auteur. Un manteau d'Arlequin, fait de trous et d'énigmes. Jusqu'à l'âge de 34 ans, Helga Schneider ne sait rien de sa mère, sinon qu'elle est née à Vienne et qu'elle a quitté, en pleine guerre, le foyer familial. "Je n'ai appris le nom de ma mère — son nom de jeune fille — qu'en 1971, grâce à un ami à moi qui a réussi à retrouver, sur les registres d'état civil, à Vienne, les coordonnées de cinq femmes divorcées, ex-Schneider. J'ai écrit à ces cinq femmes. L'une d'elles m'a répondu : c'était ma mère. Mais de son enfance, je ne sais rien, sinon qu'elle avait trois sœurs. Et j'ignore quelle a été sa vie entre 1949 et 1971, entre le moment où elle est sortie de prison et celui où je suis allée la voir à Vienne, pour la première fois, avec mon fils Renzo."

Il y a les choses qu'Helga Schneider ne sait pas. Et puis il y a les choses qu'elle sait, mais qu'elle n'a pas mises dans son livre. Et celles, aussi, qui restent en elle, comme suspendues, flottantes, qu'elle ne veut ou ne peut pas dire. Qui lui échappent, parfois. Comme les insultes de la grand-mère paternelle, qui n'aimait pas Hitler et détestait sa bru, la traitant de "putain nazie". Les mots violents, les injures, les jugements à l'emporte-pièce, Helga Schneider s'en méfie. A propos de cette scène du livre, inouïe, au cours de laquelle l'ancienne kapo d'Auschwitz veut offrir en "cadeau" à sa fille (parce que "cela pourrait [lui] servir en cas de besoin") une poignée de bijoux en or, volés aux déportés, Helga Schneider se refuse à qualifier le comportement de sa mère — qui lui répugne au plus haut point — de monstrueux : "Cela n'était ni monstrueux, ni affectueux. Son geste était inhumain, égoïste et aussi ingénu : comment penser qu'on peut 'racheter' sa fille avec de l'or, avec cet or ?"

A priori, l'histoire d'Helga Schneider n'a rien d'exceptionnel : des centaines de milliers d'"enfants d'Hitler", pour reprendre le titre de l'enquête de Gérald L. Posner (Albin Michel, 1993), ont vécu un drame similaire. Certains d'entre eux, comme Niklas Frank, dont le récit autobiographique a été publié en Allemagne (Der Vater : eine Abrechnung, Münich, Bertelsmann, 1987) puis aux Etats-Unis (In the Shadow of the Reich, New York, Alfred A. Knopf, 1993), en ont témoigné publiquement. Parmi ces voix, rares sont pourtant les voix de femmes. Plus rares encore sont les foyers allemands où les épouses "portaient la culotte" (et l'uniforme) des nazis. C'est ailleurs, cependant, que réside l'originalité de l'auteur de Laisse-moi partir, mère. Ce livre, en effet, n'est pas le premier récit autobiographique qu'Helga Schneider a publié. Il est le fruit le plus récent d'un lent et extraordinaire autodévoilement de la mémoire par l'écriture.

S'étant fixée "un peu par hasard" à Bologne, au début des années 1960, après des années difficiles en Autriche, la jeune Berlinoise, qui a appris l'italien en quelques mois, tâte d'abord du journalisme. Elle rédige des interviews pour les quotidiens nationaux et passe le reste de son temps à écrire pour elle-même, au grand dam de son mari, Elio, restaurateur de son état, et qui, quoique "très gentil et très brave", la préférerait dans un rôle de "mamma" plus traditionnel. Mais Helga n'en fait qu'à sa tête. "J'ai toujours rêvé d'être une romancière", dit-elle, avec ce mélange de candeur, de narcissisme et d'énergie qui l'a sans doute aidée à ne pas perdre pied. Ce qu'elle écrit alors n'a rien à voir avec la politique et le nazisme. Quand elle a quitté Berlin, en 1948, à l'âge de sept ans et demi, elle était une enfant blessée, révoltée par la dureté du monde : "Je voyais l'Allemagne comme le pays qui m'avait fait du mal. Je détestais la planète entière", se souvient-elle. A Salzburg et à Vienne, en Autriche, où elle passe son adolescence et étudie la littérature et les beaux-arts, la "jeune femme en colère", comme elle se définit elle-même, ne s'intéresse pas aux procès des dignitaires nazis qui défrayent la chronique. La politique l'ennuie, elle ne vote pas. Elle adore les romans d'amour. Elle est pauvre et essaie de survivre. Brouillée avec ce qui lui reste de famille, elle se réfugie dans les livres, dévorant pêle-mêle Dostoïevski et Karl May, Ibsen, Schiller, Goethe et Kafka. Sa mère ? "Je n'y pensais jamais."

Ce n'est qu'en 1966, à Bologne, à la naissance de son fils Renzo, qu'Helga Schneider "commence à ressentir un manque. Un manque de mère". Quand son petit garçon atteint l'âge de quatre ans - l'âge qu'elle avait elle-même quand sa mère est partie -, elle entame les premières recherches, via ce fameux ami viennois, à qui elle demande de consulter les registres d'état civil. "Comme mon père n'avait jamais rien dit, j'ai cru longtemps que ma mère était partie pour rejoindre un autre homme. J'étais prête à tout pardonner." La première rencontre, en 1971, dans le petit appartement de Vienne où vit à l'époque la mère d'Helga Schneider, est un terrible choc. La sexagénaire qui lui ouvre la porte n'est pas une repentie. Elle ne regrette en rien d'avoir abandonné ses enfants. Et moins encore d'avoir porté l'uniforme SS, qu'elle garde dans son armoire, comme une relique. D'elle-même, elle raconte à sa fille comment elle a été arrêtée, à Auschwitz, au moment de la libération du camp. "Elle m'a dit : - Après la mort du Führer, je me suis sentie anéantie. Parce que le nazisme, c'était la vie ! — Wieso denn ? — Das was doch so schön !" [Comment cela ? — C'était pourtant si beau !] Je me rappelle encore ses mots", dit Helga Schneider d'une voix sans timbre. Le petit garçon écoute les deux femmes, sans comprendre. Bouleversée, Helga Schneider s'enfuit avec son fils et ils reprennent aussitôt le chemin de Bologne. Elio, le mari, ne saura rien de ce séisme.

La vie reprend son cours, comme si de rien n'était : "J'avais décidé d'oublier cette première onde, je voulais oublier ma mère", explique Helga Schneider. Seul changement : elle se met à lire, en italien, des livres d'histoire ; elle découvre l'invasion de la Pologne, le front russe. Elle reprend ses travaux d'écriture, emplissant ses tiroirs de romans jamais publiés. Depuis la mort de son mari, décédé en 1985, elle a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts.

"Ce qui a fait déclic, ce n'est pas cette rencontre avec ma mère, mais l'interview avec le journaliste de La Stampa Gabriele Romagnoli. C'était en 1994. Mon premier roman, La Bambola decapitata, venait de sortir et il devait écrire quelques lignes. Il m'a téléphoné de Turin : il voulait savoir qui j'étais, connaître un peu ma vie — juste pour compléter son article. Et, je ne sais pas pourquoi, tout est sorti d'un coup : Berlin, ma mère, la Waffen-SS... C'était la première personne à qui je racontais ma vie." Le journaliste, évidemment, laisse tomber le roman — "pas terrible, de toute façon", estime Helga Schneider - et noircit une page entière sur l'histoire de la petite Berlinoise, enfant du "cauchemar" nazi. C'est lui, précise-t-elle, qui la pousse à abandonner la fiction et à écrire sur sa vie. Elle rédige "en quatre mois" son premier récit autobiographique, où elle raconte ses souvenirs d'enfant, plongée dans la guerre et le totalitarisme nazi. Ce récit, Il Rogo di Berlino, paraît en 1995, aux éditions Adelphi. Il sera réédité quelques mois plus tard, en collection scolaire. Pour Helga Schneider, ce succès est comme une "explosion". Une nouvelle vie commence : "Avec Il Rogo, le monde m'a acclamée. J'étais un cas littéraire !" s'enthousiasme-t-elle. Suivront deux autres livres, Porta di Brandeburgo (Rizzoli, 1997) et Il Piccolo Adolf non aveva le ciglia (Rizzoli, 1998), qui parlent, chacun dans un registre différent, de Berlin et du nazisme. Les images remontent, poussées par les mots, et avec elles remontent, comme des bulles d'air, les visages, les cris, les odeurs, le bruit des bombes. "J'avais vécu l'histoire sur ma peau d'enfant et j'avais essayé, longtemps, de l'occulter." Cette fois, Helga Schneider étudie pour de bon les ouvrages d'histoire, les documents d'archives. A presque 60 ans, elle déchiffre, une à une, les pages sombres du nazisme. "C'était comme si j'allais à l'école, de nouveau", dit-elle. Mais sa mère, évoquée en quelques lignes seulement, en page de garde, dans Il Rogo di Berlino, reste un sujet tabou.

Il faudra l'opiniâtreté des journalistes de la RAI, qui persuadent Helga Schneider de faire avec eux le deuxième voyage de Vienne, en 1998, pour qu'elle saute le pas. Quelques mois après ce reportage à l'hospice, Helga Schneider revient à Vienne. Sans caméra, mais avec sa cousine, la seule parente avec laquelle elle s'entende. C'est cette rencontre, affreuse, poignante, que raconte Laisse-moi partir, mère. Le livre devrait paraître l'an prochain en Allemagne, mais aussi en Autriche, où l'ancienne Waffen-SS vit toujours. Elle ne sait pas que sa fille a écrit ces livres. Le père non plus n'en saura rien, mort en 1980. Helga Schneider, elle, rêve de Berlin. Elle n'ira plus jamais à Vienne. "Les villes sont innocentes, j'ai mis ma vie à le comprendre", sourit-elle. C'est avec sa cousine, qu'elle n'avait pas vue depuis les années 1940, qu'elle s'est remise à l'allemand, sa langue maternelle. Il lui manque du vocabulaire et elle n'ose pas l'écrire encore : "C'est comme si un morceau de mon corps était devenu insensible, comme si j'étais handicapée, ça me perturbe. Mais je vais me rééduquer, ce n'est qu'une question de travail. J'ai très envie de retourner à cette langue, elle me manque autant que Berlin." Helga Schneider est sur la route. La sienne. Elle a fait, livre après livre, le gros du chemin.

Source: http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/vern ... e%20SS.htm


 

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