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le général de la porte du Theil

Pétain, Laval, le régime de Vichy et tous ceux qui furent acteurs de cette période sombre de notre histoire. La collaboration, les collaborateurs, la vie quotidienne sous la botte de l'occupant, les privations, le marché noir...
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Nouveau message Post Numéro: 11  Nouveau message de Nicolas Bernard  Nouveau message 17 Aoû 2007, 13:35

J'aurais plutôt tendance à souscrire à l'opinion d'Azéma et Wievorka, ce d'autant que Paxton et Jäckel démontrent bien que l'économie française, loin de se moderniser, a été absorbée par celle du Reich, et que des archaïsmes ont susbisté - le Maréchal Pétain, clef de voûte du régime, était loin de totalement souscrire à toutes les idées nouvelles.

Par ailleurs, la fameuse "technocratie" est née dans les années trente, sous la IIIe République : elle s'est effectivement développée sous Vichy, mais c'est véritablement l'oeuvre de reconstruction écononomique de la IVe République qui la consacrera. A titre d'exemple, l'E.N.A. a été créée par elle, non par Vichy.

L'Etat français a perduré quatre ans, à une époque où la France était occupée. Difficile dès lors de mesurer l'apport de certaines composantes de sa politique économique et financière sur le long terme. Comme le III. Reich, Vichy a emprunté au régime qui l'a précédé, mais l'a renié, et a en définitive légué une situation autrement plus catastrophique à ses successeurs.
« Choisir la victime, préparer soigneusement le coup, assouvir une vengeance implacable, puis aller dormir… Il n'y a rien de plus doux au monde » (Staline).

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Nouveau message Post Numéro: 12  Nouveau message de Laurent Pépé  Nouveau message 17 Aoû 2007, 13:49

Tom a écrit:Cette dernière assertion me paraît tout à fait erronée. En effet - et nous pouvons entrer dans le détail sur un fil approprié -, beaucoup de créations et d'initiatives de Vichy ont à l'évidence subsisté et se sont même développées dans la France d'après-guerre. Bien entendu, reconstruction de l'identité nationale oblige, Etat français et République française doivent s'opposer comme la nuit et le jour dans les esprits : il est donc de bon ton de passer ces influences sous silence... Sans nul doute est-ce encore un sujet tabou en France, qui attend son Paxton ou son Jäckel...


A mon sens, l'étatisme de l'après-guerre, c'est plus celui des nationalisations de la Libération, que celui du corporatisme dirigiste de Vichy.

"de créations et d'initiatives de Vichy " . A part la fête des Mères et les differents Ordres professionnels , quelles sont donc ces créations qui auraient perdurées et auraient eu une part dans les 30 glorieuses ?
Je n'ai pas de tabou. Je pose sincèrement la question.


 

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Nouveau message Post Numéro: 13  Nouveau message de Tom  Nouveau message 17 Aoû 2007, 17:49

Déjà Paxton (La France de Vichy, 1972), qu'il faut relire, écrit :

En bien ou en mal, le régime de Pétain avait laissé des traces indélébiles dans le pays.

Bien après la Libération […], les ruptures apparaîtront de beaucoup plus évidentes que la continuité.
Pourtant […], il faut […][prêter] plus d’attention aux survivances de Vichy après la guerre. […] Avec le recul du temps et dans une optique sociale, […] on s’aperçoit qu’il y a probablement continuité beaucoup plus que rupture entre Vichy et les gouvernements qui lui succèdent. […]

C’est […] au-delà des épiphénomènes, aussi voyants soient-ils, qu’il faut chercher la survivance de Vichy : elle existe, mais beaucoup plus discrètement, dans les services entiers qui continuent de fonctionner et les orientations politiques qui subsistent. […] A la Libération, dira Le Monde, on a voulu détruire les chapelles de hauts fonctionnaires et on leur a bâti une cathédrale ! […]

Les résistants, d’ailleurs, qui sont contre un retour à l’économie libérale des années trente, sont des partisans aussi résolus du dirigisme que l’étaient les ministres de Pétain.

Enfin, ce que choisissent en 1944 tous les partis, y compris le PCF, c’est l’ordre, pas la révolution. La IVe République, tout comme Vichy, veut garder la haute main sur l’administration, non la supprimer. Les grands commis, plus influents que jamais et forts de leur récente expérience de planification, sont solidement armés pour le dirigisme d’après-guerre et le règne des experts. […]

Chose curieuse, ce sont les traditionalistes, qui ont eu en définitive moins d’influence à Vichy que les technocrates, qui sont les plus durement frappés à la Libération. […]

A y regarder de près, on constate que toutes les lois de Vichy ne sont pas abrogées après 1944. […] La Libération ne fait pas table rase. […] Vichy a laissé des traces : retraite des vieux travailleurs incorporée en bloc dans la législation sur la Sécurité sociale, allocations familiales… […]

C’est dans l’administration publique, dans la modernisation et la planification économiques que les mesures – et le personnel – de Vichy se perpétuent avec le plus d’évidence. […] l’évolution que nous avons constatée de 1940 à 1944 – abandon des conceptions traditionalistes au profit d’une gestion de spécialistes et d’une modernisation planifiée – correspond aux tendances à long terme de la politique et de l’économie.

Le nombre des agents de la fonction publique qui accusa une forte progression pendant l’Occupation va augmenter encore… [C'est le moins qu'on puisse dire : on passe de quelques centaines de milliers à plusieurs millions : record européen !]

Autre survivance de Vichy : la réorganisation régionale. […] le régionalisme à Vichy d’abord, puis après la Libération, se traduit, pour autant qu’il soit une réalité, par un sérieux renforcement du pouvoir central.


Etc.

:cheers:

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Nouveau message Post Numéro: 14  Nouveau message de Tom  Nouveau message 17 Aoû 2007, 18:18

Et encore :

[Sous Vichy], le grand patronat et les technocrates du gouvernement poussaient à la rationalisation et à la concentration. […][Vichy] a aussi donné aux hommes d’affaires et aux administrateurs la meilleure occasion qu’ils aient jamais eue d’apprendre la planification et la gestion étatique de l’économie. […]

Croissance planifiée et productivité, voilà donc le refrain de Vichy [peu entonné avant la guerre et largement repris après]. C’est sous Vichy que les chantres de la croissance, d’isolés qu’ils étaient, sont devenus la voix du peuple. […]

On peut dire qu’avec Vichy se termine l’époque d’une population vieille […]. Vichy a marqué à la fois le triomphe et le début de la fin de la gérontocratie. […]

C’est vers 1955 que les chiffres de la consommation, de la production, de la population, attestent le changement. Il s’explique cependant en partie par le choc de 1940 et des quatre années de Vichy. […]

C’est alors qu’une génération de techniciens et de patrons ont acquis une expérience nouvelle et un pouvoir nouveau. C’est alors qu’on s’est mis à avoir plus d’enfants. […] le courant profond qui s’est amorcé [sous Vichy] allait se mêler à un autre courant, né de la Résistance, pour former la France nouvelle.


J'arrête là pour l'instant ;)

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Nouveau message Post Numéro: 15  Nouveau message de Nicolas Bernard  Nouveau message 18 Aoû 2007, 03:40

Ce qui me pose problème, avec ces citations partielles de Robert Paxton, c'est le raisonnement qu'elles induisent, lequel laisse entendre que la reconstruction économique et la prospérité françaises des Trente Glorieuses sont dues à Vichy. Cela me fait penser à cet autre raisonnement, propagé par les anciens nazis allemands, selon lequel la prospérité de la R.F.A. était issue des infrastructures et de l'ordre moral fondées par le III. Reich, sans parler de la question de savoir si les initiatives économiques, sociales et militaires de Staline ont créé les bases de la victoire soviétique contre la Wehrmacht... A ne retenir que quelques apports, on en oublie l'essentiel : tel n'était l'objectif, ni des nazis, ni des vichystes, et Staline n'aurait pas davantage souhaité que l'armée allemande atteignît Moscou, Leningrad et Stalingrad.

Et ainsi que je l'écrivais, telle est la conclusion que livre Paxton (La France de Vichy, op. cit., p. 332) et dont vous n'avez produit qu'un extrait qui faisait disparaître l'élément fondamental :

[Le changement des années cinquante] s'explique en partie cependant par le choc de 1940 et les quatre années de Vichy. C'est alors que la conception des nostalgiques a perdu définitivement tout crédit, non qu'elle ait été complètement abandonnée : elle fut simplement ramenée à des enclaves. C'est alors qu'une génération de techniciens et de patrons ont acquis une expérience nouvelle et un pouvoir nouveau. C'est alors qu'on se mit à avoir plus d'enfants. Mais seuls quelques dirigeants oeuvraient consciemment pour cette France-là. ; les autres la détestaient.


Bref, la modernité française qui sera celle introduite par la IVe République l'a été malgré Vichy. C'est la fusion de ces courants avec un autre, né de la Résistance, qui formera la France nouvelle, précise Paxton (ibid.).

Les éléments de modernité favorisés par Vichy s'intégraient au contraire dans un ensemble de stratégies qui n'avaient rien de commun, en termes d'intentions, avec ce que seront les Trente Glorieuses. Là encore, il aurait fallu citer Paxton dans son intégralité au lieu de se limiter à des citations qui laisseraient croire à une thèse un tantinet provocatrice. ;)

Les industries se sont concentrées, ont recherché les moyens d'accroître leur productivité, ont rationalisé davantage la production ? Oui, mais dans le cadre de l'exploitation industrielle allemande, qui contraignait les patrons à de tels choix, outre que certains d'entre eux avaient résolu de s'intégrer à une Europe économique dominée par le Reich et faisant concurrence à l'ennemi américain (Robert Paxton, La France de Vichy, op. cit., p. 329-330 - voir également Philippe Burrin, La France à l'heure allemande - 1940-1944, Seuil, coll. points Histoire, 1997, p. 233-266), mutations économiques facilitées par les compressions salariales (la hausse des prix dépassait de 40 points celle des salaires !) et par la suppression des syndicats (ibid., p. 348-349).

Vichy a accentué la planification, la portant à un haut degré de rationnalisation ? Oui, mais là encore pour répondre à une situation de pénurie et surtout aux exigences de l'occupant, déterminé à piller la France. Je cite Paxton (op. cit., p. 331) :

Quand la moitié du revenu national était absorbé par les frais d'occupation, quand les consommateurs allemands et français se disputaient à coups de billets de banque les produits disponibles, un contrôle du marché était inéluctable. Ce qui ne l'était pas, en revanche, c'était d'amener la population à croire qu'un plan était la seule voie de salut pour l'après-guerre.


Vichy a promulgué des lois sociales ? Oui, mais le principe des allocations sociales était républicain, c'est à dire né sous la IIIe République. Et si Pétain a signé une loi de 1941 sur la retraite des vieux travailleurs, il faut ajouter que cette législation sociale ne s'appliquait ni aux Juifs, ni aux personnes déclarées ennemis de l'Etat, tels que franc-maçons, communistes, Résistants.

S'agissant du redécollage nataliste des années quarante, qui se dessine nettement en 1942-1943, Robert Paxton ne l'attribue nullement à Vichy, mais constate simplement que le fait survient, en termes chronologiques, sous l'ère vichyste, ce qui est sensiblement différent (op. cit., p. 331). Vichy a certes développé une telle politique, déjà amorcée sous la IIIe République - rien de bien typique à un régime dictatorial, donc, ni à une démocratie. Mais cette politique de l'Etat français supposait une réduction des droits - passablement réduits au demeurant à l'époque - de la femme (voir Francine Muel-Dreyfus, Vichy ou l'eternel feminin. Contribution a une sociologie politique de l'ordre des corps, Seuil, 1996). Par ailleurs, la détermination des origines de cet accroissement de la natalité reste difficile. Doit-on prendre en considération l'angoisse liée à l'année noire de 1942 ? L'espoir de la libération en 1943 ? Les vastes mouvements de populations (exode, expulsion des Alsaciens, retour vers les campagnes), impliquant une mutation des comportements sociaux, ont également pu favoriser une telle évolution.

Il convient également de rappeler l'essentiel : la reconstruction et la prospérité sont entièrement dus aux efforts fournis par la nation dans son ensemble (communistes inclus, puisqu'ils joueront le jeu républicain jusqu'en 1947) à partir de la Libération pour remettre le pays sur les rails, efforts qui n'auraient d'ailleurs abouti à rien sans le Plan Marshall. La planification étatique a repris les concepts vichystes, mais au service d'un idéal autrement plus noble et surtout réaliste, en tous les cas affiché et assumé. Les nationalisations et le retour des droits sociaux et des libertés syndicales n'ont pas enrayé la concentration ni les gains de productivité, mais ont ramené une certaine morale dans un milieu où elle n'avait que trop reculé. L'Etat a été réformé au niveau constitutionnel et administratif. Les femmes ont gagné davantage de droits, et la ségrégation a pris fin - au moins en métropole, entre Blancs. C'est là l'oeuvre de la République, laquelle a certes profité de quelques éléments développés par le régime de Vichy dans une intention toute autre, et de manière contradictoire avec certains objectifs réactionnaires/traditionnalistes affichés - excellente synthèse chez René Rémond, Notre siècle. De 1918 à 1991, Livre de Poche, 1995, p. 303-398.

Bref, c'est la République qui a fondé les Trente Glorieuses, pas Vichy. Le courant moderniste que Vichy a dégagé, pour des motifs tantôt conjoncturels, tantôt autoritaires, a contribué à la reconstruction et à la prospérité dans l'unique mesure où le G.P.R.F., la IVe République et la nation entière, assistée par les Etats-Unis, l'ont réutilisé pour fonder une France qui n'était certainement pas celle imaginée par Pétain, Laval, Darlan et consorts.

Car ainsi que l'écrivait Stanley Hoffman dans sa préface à l'ouvrage de Paxton (op. cit., p. 12), avec un rare talent de concision :

Vichy, ce n'était pas la Prusse après Tilsitt, Hitler n'était pas Napoléon... Les rebuffades répétées du Führer montraient bien quel cas il faisait de la France écrasée ; et là où la Prusse battue s'était engagée dans la voie de la modernisation et des réformes pour la revanche, Vichy oscillait entre l'utopie réactionnaire et la rationalisation industrielle au service de l'occupant.
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Nouveau message Post Numéro: 16  Nouveau message de Tom  Nouveau message 18 Aoû 2007, 12:30

Vous écrivez :
Ce qui me pose problème, avec ces citations partielles de Robert Paxton, c'est le raisonnement qu'elles induisent, lequel laisse entendre que la reconstruction économique et la prospérité françaises des Trente Glorieuses sont dues à Vichy. Vous n'avez produit qu'un extrait qui faisait disparaître l'élément fondamental.


Permettez-moi, cette fois, de me trouver en total désaccord avec vous. Mes citations de Robert Paxton ne sont pas plus partielles et ne dénaturent pas plus les idées de l’auteur que les vôtres !

De toute façon, que ce soit ou non la pensée profonde de Paxton, que la plupart des Français en aient été conscients ou pas, il n’empêche que la planification et la gestion étatique de l’économie qui ont été mises en œuvre sous Vichy ont directement préparé la France dirigiste des Trente Glorieuses.

En effet, anciens technocrates de l’Etat français aussi bien qu’anciens résistants de la France libre, socialistes ou non, étaient CONTRE LE LIBERALISME et s’avéraient de fervents partisans du dirigisme et même de l’étatisme qui caractérisent la France moderne, que le gouvernement soit de gauche ou de droite (gaulliste).

Que les dirigeants de Vichy (Pétain, Laval…) n’aient pas imaginé la France des Trente Glorieuses et n’aient pas œuvré pour elle n’implique pas que le courant moderniste, bien réel, de Vichy ait eu une influence majeure sur la politique économique de la France républicaine.

Vous le reconnaissez d’ailleurs en écrivant :
Le courant moderniste que Vichy a dégagé […] a contribué à la reconstruction et à la prospérité dans l'unique mesure où le G.P.R.F., la IVe République et la nation entière, assistée par les Etats-Unis, l'ont réutilisé pour fonder une France qui n'était certainement pas celle imaginée par Pétain, Laval, Darlan et consorts.


Dans la mesure où les technocrates et fonctionnaires de la IVe République étaient soit les mêmes que sous Vichy, soit aussi étatistes et antilibéraux qu’eux, ils ne pouvaient que « réutiliser » le courant moderniste né sous Pétain.

Vous écrivez :
[...]efforts qui n'auraient d'ailleurs abouti à rien sans le Plan Marshall


D’accord sur ce point : on n’insistera jamais assez sur l’importance du plan Marshall dans la reconstruction de la France après-guerre et la réussite des Trente Glorieuses (cf. Tony Judt, Postwar, A History of Europe since 1945, une excellente étude récente qui ne passe rien sous silence).

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Nouveau message Post Numéro: 17  Nouveau message de Nicolas Bernard  Nouveau message 18 Aoû 2007, 13:21

Tom a écrit:Permettez-moi, cette fois, de me trouver en total désaccord avec vous. Mes citations de Robert Paxton ne sont pas plus partielles et ne dénaturent pas plus les idées de l’auteur que les vôtres !


Je ne crois pas, non. Pour commencer, je vois quelle thèse vous cherchez à défendre (la reconstruction et la prospérité ont profité entre autres d'un courant moderniste dégagé par Vichy), laquelle est incontestable, mais je causais de ce que pouvait induire, parce que pas formulée aussi nettement, outre que les citations de Paxton me paraissent tout de même un peu sélectives. Tout lecteur aurait pu croire, à première vue même si ce n'est évidemment pas le cas, que vous cherchiez à faire de Vichy la matrice des Trente Glorieuses.

Vous reproduisez ainsi la conclusion que dégage Paxton :

C’est alors qu’une génération de techniciens et de patrons ont acquis une expérience nouvelle et un pouvoir nouveau. C’est alors qu’on s’est mis à avoir plus d’enfants. […] le courant profond qui s’est amorcé [sous Vichy] allait se mêler à un autre courant, né de la Résistance, pour former la France nouvelle.


Voici le passage intégral (reproduit par moi plus haut), qui ne confirme pas du tout que Vichy a accouché des Trente glorieuses :

C'est alors que la conception des nostalgiques a perdu définitivement tout crédit, non qu'elle ait été complètement abandonnée : elle fut simplement ramenée à des enclaves. C'est alors qu'une génération de techniciens et de patrons ont acquis une expérience nouvelle et un pouvoir nouveau. C'est alors qu'on se mit à avoir plus d'enfants. Mais seuls quelques dirigeants oeuvraient consciemment pour cette France-là. ; les autres la détestaient. Avec le recul du temps pourtant, ces remous superficiels paraîtront peut-être moins importants que le courant profond qui s’y est amorcé [sous Vichy] allait se mêler à un autre courant, né de la Résistance, pour former la France nouvelle.


Après ces clarifications, je pense que notre seul point de désaccord pourrait se définir ainsi : vous pensez que "le courant moderniste, bien réel, de Vichy ait eu une influence majeure sur la politique économique de la France républicaine", moi pas. D'abord parce que ce courant moderniste était davantage conjoncturel que prémédité, chez le régime de Vichy, outre qu'il s'inscrivait, chez certains patrons et technocrates, dans le droit fil de l'édification d'une Europe allemande, et qu'il a été rendu possible par une régression considérable des droits du personnel salarié. Ensuite et surtout parce que les facteurs de la reconstruction et de la prospérité sont autrement plus nombreux et décisifs que l'influence vichyste : solidarité nationale jusqu'en 1947 (communistes inclus), Plan Marshall, planification qui s'inspirera également des préceptes dégagés par les Américains (voir le rôle de Jean Monnet), amorce de la construction européenne, etc.

Bref, je ne souscris pas à votre affirmation selon laquelle "de toute façon, que ce soit ou non la pensée profonde de Paxton, que la plupart des Français en aient été conscients ou pas, il n’empêche que la planification et la gestion étatique de l’économie qui ont été mises en œuvre sous Vichy ont directement préparé la France dirigiste des Trente Glorieuses." Le contexte n'est tout simplement pas le même, à quelque niveau que ce soit (politique, administratif, économique, géopolitique même). Oui, la République a réutilisé certains éléments développés par Vichy, ou plutôt nés sous la période vichyste, mais il n'y a pas de filiation directe entre les choix vichystes et ceux du G.P.R.F. et de la IVe République. L'écrire serait également reconnaître que la prospérité de l'Allemagne de l'Ouest a été directement préparée par les initiatives économiques et sociales mises en oeuvre sous le nazisme.

Evidemment, le G.P.R.F. et la IVe République ne partaient pas totalement de zéro, en 1944-1945, pas plus que tout régime démocratique né sur les ruines d'une dictature. Certains acquis pouvaient, devaient être réutilisés, mais au service d'un autre idéal, outre en définitive qu'il ne faut pas négliger d'autres facteurs qui relativisent leur impact.

Vous écrivez également :

En effet, anciens technocrates de l’Etat français aussi bien qu’anciens résistants de la France libre, socialistes ou non, étaient CONTRE LE LIBERALISME et s’avéraient de fervents partisans du dirigisme et même de l’étatisme qui caractérisent la France moderne, que le gouvernement soit de gauche ou de droite (gaulliste).


Certes, mais il faut rappeler que la percée des technocrates (dont l'ascension se révèle dans les années trente) sous le régime de Vichy s'explique également par la nécessité de réduire la place des parlementaires dans la hiérarchie du pouvoir. Les hauts fonctionnaires, eux, ont finalement accru leurs prérogatives grâce à la liquidation du Parlement. Il n'y avait plus de contre-point législatif, lequel n'était plus à même non plus de fournir des cadres (députés, sénateurs ou affiliés), même s'il est vrai que Vichy a réutilisé, notamment dans le corps diplomatique, des parlementaires à sa botte, tels que Gaston Bergery. La technocratie de Vichy était une perversion autoritaire, celle qui se maintiendra sous les deux Républiques suivantes l'instrument d'une politique démocratique.
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Nouveau message Post Numéro: 18  Nouveau message de Tom  Nouveau message 18 Aoû 2007, 14:57

D’accord sur notre point de désaccord ! ;)

A mon humble avis, ce n’est pas parce que ce « courant moderniste » (planification, rationalisation, concentration, gestion étatique…) de Vichy était conjoncturel, que ses promoteurs œuvraient dans le cadre d’une Europe nazie, que les facteurs de la prospérité d’après-guerre sont multiples…, qu’il n’a pas eu une influence majeure sur la politique économique de la France des Trente Glorieuses (sans compter que le personnel était pratiquement le même, l'épuration n'ayant guère touché les technocrates).

En effet, comme l’écrit Paxton (désolé de ne pouvoir recopier son livre en entier et de devoir n’en reproduire qu’une citation qui, par définition : « passage d’un auteur », est forcément partielle : « partie d’un tout ») : [Vichy] a donné aux hommes d’affaires et aux administrateurs la meilleure occasion qu’ils aient jamais eue d’apprendre la planification et la gestion étatique de l’économie. […]
Croissance planifiée et productivité, voilà donc le refrain de Vichy [peu entonné avant la guerre et largement repris après]. C’est sous Vichy que les chantres de la croissance, d’isolés qu’ils étaient, sont devenus la voix du peuple. […]


C’est, en quelque sorte, grâce à la dictature de l’Etat français que les apôtres du Plan, de l’étatisme et de la technocratie ont pu prendre le pouvoir qu’on leur refusait dans les années trente et faire à ce point leurs preuves que la République a poursuivi leur œuvre, évidemment, je vous l’accorde sans peine, dans un cadre démocratique et au service d’un autre idéal:D

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Nouveau message Post Numéro: 19  Nouveau message de Nicolas Bernard  Nouveau message 18 Aoû 2007, 20:10

Effectivement, mais à ce que j'écrivais plus haut, j'ajouterai que la victoire de la technocratie (pour cause de suppression du Parlement) et la consécration - relativement conjoncturelle - de la planification étaient déjà amorcées depuis la Grande Guerre - voir à ce sujet Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français, Perrin, coll. Tempus, 2003.

Certes, la Première Guerre Mondiale n'était qu'un début. Mais il serait vain de nier que ces deux phéomènes s'inscrivent dans des tendances lourdes, propres à la période du XIXe-XXe siècle, portant sur un renforcement continu du rôle de l'Etat et de l'administration, avec l'introduction de la rationalité dans l'exercice et la légitimité du pouvoir, comme l'a mis en lumière Max Weber.

De fait, la technocratie a pris son essort dans les années trente. C'est que la IIIe République est, institutionnellement, en crise. La pratique constitutionnelle a certes laissé la place, non à un régime équilibré entre les pouvoirs exécutif et législatif, mais à un régime d'assemblée faisant et défaisant les gouvernements. Toute modification de fond du système est impossible - le Président de la République Millerand le réalisera vite à ses dépends, en 1924 - et André Tardieu ne pourra que se limiter à coucher ses projets de réforme sur le papier.

Pourtant, et c'est là que les technocrates sauront en cueillir les fruits, le Parlement n'ignore pas que le pouvoir exécutif reste une nécessité, ne serait-ce que pour décharger sur lui toutes responsabilités de l'échec d'une politique. D'où un renforcement paradoxal, non-affiché, des prérogatives du gouvernement, par la perversion de mécanismes parlementaires et surtout la pratique de ce monstre juridique qu'étaient les décrets-lois.

En 1939, l'idée d'une réforme tend à se répandre. Compte tenu des réalités du pouvoir, elle ne se serait sans doute pas totalement mise en pratique - après tout, la IVe République adoptera le même statut, par la suite, et il faudra attendre la Ve République pour consacrer le pouvoir exécutif, donc l'administration, donc asseoir la suprématie des technocrates.

En ce sens, Vichy a bel et bien marqué une rupture. Mais Vichy, en 1940, ne s'est pas limité à transformer le régime : il l'a purement et simplement liquidé, lui et ses principes fondateurs. Là réside le problème, outre que comme vous le signalez, les technocrates ont, dans l'ensemble, su échapper à l'épuration - comme d'ailleurs les fonctionnaires allemands et italiens.
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Nouveau message Post Numéro: 20  Nouveau message de Tom  Nouveau message 19 Aoû 2007, 09:17

Tout à fait d'accord avec votre analyse. :D

Permettez-moi une dernière citation d'un auteur que j'ai mentionné supra : Tony Judt, Postwar… (op. cit.), “The Rehabilitation of Europe”, p. 66 - 69 :

For most of the inter-war years, would-be planners and their supporters languished in frustrations at the political margins. […] The frustrated advocates of economic planning thus frequently found themselves attracted to authoritarian parties of the radical Right, distinctly more hospitable to their approach. […] In France, a number of the brightest young leaders of the Socialist Party broke away to form new movements, frustrated at their party’s failure to respond imaginatively to the economic crisis. Many of these and others like them ended up as Fascists. […]
Fascism and war were thus the bridge linking heterodox, marginal and often controversial notions of economic planning with mainstream post-war economic policy.


N.B. AUX LECTEURS NON ANGLOPHONES OU APHONES (ça arrive avec ce temps) ;) Excusez-moi de ne pas prendre le temps de traduire (je pourrai le faire ultérieurement si nécessaire) ; si besoin, utilisez par exemple http://babelfish.altavista.com/tr ou http://www.google.fr/language_tools?hl=fr

:cheers:

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