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Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?

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Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de fbonnus  Nouveau message 19 Mai 2013, 21:14

NAZISME - À ses débuts dans le Reich wilhelminien, le mouvement pour l'émancipation des femmes, inspiré par les conceptions du libéralisme politique ou de la social-démocratie - dans lesquelles s'inscrit l'ouvrage d'August Bebel, La Femme et le socialisme (1878) - s'enracine dans la critique d'une société autoritaire et inégalitaire qui assigne aux femmes, sous le contrôle des Églises, le rôle d'épouse et de mère au foyer - rôle défini par les trois "K" (Küche, Kinder, Kirche, soit: cuisine, enfants, église).

Portées par des femmes souvent issues de la moyenne et de la haute bourgeoisie, les revendications principales sont politiques (égalité juridique, droit de vote) et sociales (accès aux écoles secondaires et à l'université, aux métiers de l'enseignement et aux professions libérales, notamment à l'exercice de la médecine, amélioration de la protection maternelle et infantile grâce à de meilleures conditions sanitaires, mais aussi, pour les ouvrières, de vie et de travail). Quant au parti social-démocrate, il intègre dès 1891 dans son programme la revendication du droit de vote pour les femmes, et crée une section féminine - avec des militantes internationalistes aguerries - disposant d'une publication spécifique, L'Égalité, sous la direction de Clara Zetkin, qui s'adresse prioritairement aux ouvrières.

Certes, le clivage est net entre "prolétaires" et "bourgeoises", mais elles ont en commun un objectif: permettre aux femmes de participer plus activement à la vie du parti, à la lutte des classes, à la vie de la nation. Nombre d'associations voient alors le jour, notamment la Fédération des associations de femmes allemandes en 1894, l'Union des associations de femmes progressistes en 1897, la Ligue mondiale pour le suffrage féminin en 1904, ou la Ligue pour la protection maternelle en 1905. Leurs dirigeantes - Helene Lange, Gertrud Bäumer, Marianne Weber, Käthe Schirmacher, Anita Augsburg, Lida Gustava Heymann ou Helene Stöcker - participent aux grands congrès internationaux féministes et pacifistes d'avant-guerre: à Chicago en 1893, Paris en 1900, Copenhague en 1906, Amsterdam en 1908, Londres en 1909, Stockholm en 1911 et Budapest en 1913.

Ce mouvement pour l'émancipation des femmes suscite une très vive résistance dans la société allemande. Qu'il s'agisse de cercles chrétiens - catholiques ou protestants -, conservateurs, aristocratiques, monarchistes et/ou nationalistes, nombreux sont ceux qui dénoncent les dangers de l'affaiblissement des valeurs familiales et morales, s'inquiètent des dangers que feraient peser une baisse de la natalité sur le potentiel économique et militaire de l'Allemagne, et agitent inlassablement la menace d'une "dégénérescence" de la société.

Après l'effondrement militaire de l'Empire de Guillaume II en 1918, la République - qui repose sur une fragile coalition du parti social-démocrate, du Zentrum catholique, et d'un petit parti de la droite modérée - peine à rallier les suffrages pour consolider le régime démocratique. Au moment où le Traité de Versailles impose à l'Allemagne des clauses jugées inacceptables par une partie non négligeable de l'opinion publique, une guerre civile oppose communistes, sociaux-démocrates et extrême droite völkisch, dans un climat économique qui ne cesse de se dégrader, et où l'inflation atteint des sommets inimaginables en 1923. Enfin, profitant des turbulences de la Grande crise, le NSDAP, devenu le premier parti représenté au Reichstag depuis les législatives de septembre 1930, se sent suffisamment fort pour porter le coup de grâce à cette République honnie et édifier un État fondé sur l'autorité suprême d'un chef, le Führerstaat.

Dans un contexte de violence et de radicalisation croissantes, le mouvement des femmes se scinde en deux courants antagonistes. Fortes de l'acquis du suffrage universel en 1918, les associations féministes démocratiques, d'obédience libérale ou sociale-démocrate, défendent avec vigueur le principe d'égalité des individus, des sexes et des races, à la fois dans le cadre familial, professionnel et politique, et appellent de leurs vœux une "réforme sexuelle" - incluant notamment la popularisation des méthodes contraceptives et la légalisation de l'avortement. En revanche, la tendance völkisch récuse l'universalité de la notion d'égalité des individus et des races, et ne conçoit l'égalité des sexes qu'à l'intérieur de la "communauté raciale du peuple" (Volksgemeinschaft). Postulant une hiérarchie des races, elle proclame la supériorité absolue de la "race aryenne" ou "nordique" - affirmation dirigée essentiellement contre les Juifs, accusés de "complot patriarcal" contre les femmes aryennes. Le racisme devient une composante centrale du féminisme völkisch.

La thèse du complot judéo-patriarcal, ou de la "subversion juive", source du "déclin de la culture", était déjà répandue au tournant du siècle, à Munich, dans les milieux anarchisants du "Cercle cosmique" réuni autour d'Alfred Schuler, Karl Wolfskehl et Ludwig Klages, qui voyaient dans le judaïsme et sa conception de "Dieu le Père" l'origine du patriarcat et de la "civilisation", également exécrés. À la vacuité de la vie bourgeoise - soumise, selon eux, aux contraintes de la propriété, de la division du travail, du rationalisme, du "progrès" destructeur de la Nature, et du pouvoir patriarcal - ils opposaient l'ivresse dionysiaque au sein d'une nature intacte ainsi que le retour à un paganisme nordique et la libération de l'oppression judéo-patriarcale. Quelques années plus tard, en 1917, ce mythe resurgit dans La Femme et sa vocation, un ouvrage qui exhorte, lui aussi, "la femme nordique" à se libérer de "la mise sous tutelle par les Juifs". L'auteur, Mathilde von Kemnitz, est l'épouse du général Ludendorff - qui devait fonder, en cette même année 1917, suivi d'autres membres de la Ligue pangermaniste, un "parti de la patrie" appelant à poursuivre la guerre totale jusqu'à la victoire, avant de participer, six ans plus tard, à la tentative de putsch aux côtés d'Adolf Hitler.

Sous la République de Weimar, puis dans les premières années du régime nazi, les publications du féminisme völkisch, auquel appartiennent notamment Käthe Schirmacher, Anagrete Lehmann, Guida Diehl, Lydia Gottschewski, Mathilde Ludendorff ou Pia Sophie Rogge-Börner, expriment souvent la nostalgie d'un âge d'or, royaume de tribus germaniques au sang pur. Hommes et femmes y auraient vécu à l'unisson et combattu l'ennemi sur un pied d'égalité, la domination ne s'exerçant alors que sur des peuplades "étrangères à la race". Mais ce paradis aurait été perdu par la faute du "christianisme judéo-romain". Dans un ouvrage intitulé "À la fontaine sacrée" (1928), Rogge-Börner souligne l'urgence du retour à ce qui est considéré ici comme la pure tradition germanique, et aboutit à la conclusion que seule l'élimination de l'influence pernicieuse des Juifs permettra de rétablir les femmes "nordiques" dans l'intégralité de leurs droits, c'est-à-dire de redevenir les égales des hommes "de même race".

En 1933, un groupe de féministes völkisch estime que la nomination à la tête du gouvernement d'un national-socialiste ayant fait de l'antijudaïsme un élément central de son "combat" et de sa victoire politique, signifie clairement que le moment est venu où leurs espoirs vont enfin se réaliser. Aussi adressent-elles au "Cher Adolf Hitler, cher Führer de l'Allemagne" un recueil de lettres dans lequel elles précisent: "Dans le peuple allemand, Tu ne conduis pas seulement des hommes, mais aussi des femmes. Or celles-ci sont très inquiètes aujourd'hui". Cette inquiétude, poursuivent-elles, est provoquée par l'absence de "la femme nordique" dans les différentes instances du nouveau régime, alors que, comme le fait remarquer Rogge-Börner dans sa contribution, elles participent "depuis quatorze ans, en première ligne, au combat pour l'avènement de l'Allemagne de l'avenir".

C'est pourquoi plusieurs lettres évoquent le mythe de l'égalité des sexes chez les Germains, toujours pour en conclure à la nécessité pressante d'éliminer les Juifs dans l'Allemagne actuelle. C'est ainsi que l'on peut lire par exemple, sous la plume de Margarete Kurlbaum-Siebert: "Dans tout peuple premier, et surtout chez nos ancêtres germaniques, la femme faisait partie de l'ordre sacerdotal [...] Alors Judas fonda sa religion. L'homme juif se dressa, et dépouilla la femme de ses fonctions. L'homme juif inventa la religion qui devait annihiler la grande force créatrice féminine en lui déniant toute reconnaissance, en la privant de toute possibilité d'action hors d'un cercle se réduisant peu ou prou à la famille" (Kurlbaum-Siebert, 1933, p. 56).

Le rôle central attribué par les "nationales-féministes" à la thèse du complot judéo-patriarcal - censé avoir perverti l'authentique tradition d'égalité des sexes des ancêtres germaniques pour asservir les femmes nordiques - sert à démontrer leur orthodoxie national-socialiste (le Juif est toujours coupable), et à légitimer leur revendication d'égalité des sexes. Mais loin d'être convaincus, les dirigeants du NSDAP proclament que les femmes doivent "s'émanciper de l'émancipation".

Ainsi Hitler déclare-t-il en septembre 1934, devant les déléguées des "Femmes allemandes" réunies pendant le Congrès du parti à Nuremberg: "L'émancipation des femmes est une expression inventée par l'intellect juif, et son contenu porte la trace de cet esprit. La femme allemande n'a jamais eu besoin, aux époques vraiment heureuses de la vie allemande, de s'émanciper [...] Si l'on dit que le monde de l'homme, c'est l'État, le monde de l'homme, c'est la lutte, l'engagement pour la communauté, alors on pourrait peut-être dire que le monde de la femme est plus petit. Car son monde, c'est l'homme, sa famille, ses enfants et sa maison".

Opposant une fin de non-recevoir à toute revendication remettant en cause le partage traditionnel des rôles, les autorités nazies décident d'interdire, en 1937, la seule revue existante du féminisme völkisch, La Combattante allemande, fondée quatre ans auparavant par Rogge-Börner. Seules subsisteront, jusqu'en 1945, les deux organisations de masse - la Ligue des jeunes filles allemandes et l'Organisation national-socialiste des femmes allemandes - qui ne dévieront pas d'un iota de la ligne fixée par le Führer.

Reproduction intégrale de l'article "Féminisme et Racisme en Allemagne" du Dictionnaire Historique
et Critique du Racisme, sous la direction de Pierre-André Taguieff

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Re: Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de Mahfoud06  Nouveau message 19 Mai 2013, 21:33

Très interessant Fred !

Merci infiniment pour le partage .
Ma passion est pareille à leur engagement à tous . Tant inexplicable qu'extraordinaire .

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Re: Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?

Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de François Delpla  Nouveau message 20 Mai 2013, 04:07

Le dico de Taguieff devrait faire événement, en effet.

Voici un texte du maître d'oeuvre, débattu à Paris lundi dernier http://194.214.232.113/collaborer/notes ... y=24930972

L'intention est bonne, la réalisation à juger au cas par cas.

En ce qui concerne la vision nazie des femmes, je regrette que cet article ne fasse référence ni à la fixation personnelle de Hitler contre Frau Ludendorff, ni surtout aux distances prises par les nazis avec le slogan Kinder Kirche Küche, en raison notamment de son deuxième élément : Hitler est féministe au moins en ce sens qu'il entend bien arracher les femmes aux Eglises. Mais aussi les pousser à relativiser leur foyer, en l'inscrivant dans un ensemble plus vaste où la mort de leurs chers mâles, si c'est à la guerre, est sanctifiée.

Et c'est bien l'un des ingrédients du succès du nazisme, en particulier sur le plan électoral : il politise les femmes, non seulement en théorie mais en pratique, alors que les partis de gauche se contentent souvent de la théorie.

Cf. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=349 .

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Re: Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?

Nouveau message Post Numéro: 4  Nouveau message de fbonnus  Nouveau message 23 Mai 2013, 22:19

Pourquoi les nazis attachaient-ils tant d'intérêt au sang ?

RACISME - À la fois idéologie racialiste et pratique politique d'un État raciste, le nazisme a naturellement placé le sang au cœur de ses préoccupations. Comme l'a remarqué le linguiste nazi Georg Schmidt-Rohr:

"La conception nationale-socialiste du peuple fit apparaître une nouvelle valeur essentielle: le sang, la race. [...] Il a fallu les menaces sur le sang pour susciter les soucis et la recherche. Cette menace était fondamentalement de trois types: elle se manifesta sous la forme d'un envahissement par un sang étranger, et donc par une nature étrangère, tout particulièrement par la pénétration juive ; elle se manifesta également par le recul des naissances, et par la volonté d'accroître le nombre des hommes de moindre valeur par cette forme de sélection que représente l'urbanisation du peuple" (Schmidt-Rohr, 1941).
Férus d'histoire, les théoriciens de l'idéologie nazie se référèrent généralement à Tacite (vers 55 - vers 120) pour arguer de l'unicité du sang germanique, source de "cette nation particulière, pure de tout mélange" (La Germanie, IV). De cette prétendue pureté originelle du sang germanique, ils déduisirent sa supériorité ontologique (Chapoutot, 2008, p. 19-21).

Ils s'inspirèrent également des deux grands courants de pensée qui nourrirent la question raciale au XIXe siècle: le racialisme de Joseph Arthur de Gobineau et de ses héritiers spirituels, qui hissa le dogme de l'inégalité des races au rang de vérité d'évidence et fit de la race le seul moteur de l'Histoire; et la biologie humaine d'inspiration darwinienne, qui mit en évidence le rôle de l'hérédité et de la sélection dans le destin des individus et des peuples. Cette double approche de la question du sang imprégna nettement l'idéologie nazie.

Un discours tantôt métaphysique, tantôt physico-biologique

Pour Adolf Hitler comme pour Alfred Rosenberg, le théoricien du Parti, le sang rendait compte de la nature divine ou diabolique de la race considérée. Le Juif ne serait ainsi rien d'autre que l'incarnation du Malin, empressé de détruire ces créatures divines que sont les hommes de race aryenne ou nordique. Cette dualité du sang juif et du sang aryen expliquerait à elle seule l'histoire de l'humanité tout entière, si bien qu'Hitler put affirmer qu'"en [se] défendant contre le Juif, [il luttait] pour l'œuvre du Seigneur" (Hitler, 1925, chap. 2 ; 1934, p. 72).

Dans de nombreux textes nazis, le sang fut aussi souvent présenté comme le vecteur de l'"âme raciale", cette constitution mentale propre aux seuls représentants d'une race donnée. À en croire l'architecte Paul Schultze-Naumburg, par exemple, l'art lui-même serait conditionné par l'appartenance raciale de l'artiste: il serait l'expression d'une âme raciale donnée, et ne serait véritablement saisissable que par ceux qui possèdent le même sang. Une idée que Rosenberg résuma par la formule suivante: "Les cultures [...] sont des créations pleines de sang [...]. Chaque race a son âme, chaque âme a sa race, sa propre architectonique interne et externe [...]" (Rosenberg, 1930, Erstes Buch, I-6 ; 1986, p. 107).

Plus irrationnels encore, les écrits du journaliste et polémiste Julius Streicher tentèrent non seulement de raviver la croyance en l'existence de meurtres rituels juifs, mais défendirent aussi la thèse selon laquelle le sang allemand, en un processus chimique quasi magique, pouvait être définitivement souillé par une simple relation sexuelle interraciale (Conte, Essner, 1995, pp. 130-133). La vision du métissage entre Juifs et Allemands comme "souillure" ou "infamie raciale" (Rassenschande) et cause de dégénérescence avait été largement diffusée par le roman signé Artur Dinter, Le Péché contre le sang, paru en décembre 1917 et devenu aussitôt un best-seller en Allemagne (ibid.., p. 31-33).

Le deuxième type de discours relatif au sang, le discours physico-biologique, était lui aussi très largement présent. Le sang y apparaissait alors comme un objet d'étude pour les scientifiques (médecins, biologistes, anthropologues), qui s'intéressaient en particulier à la transmission des gènes, pour aboutir à l'idée que l'homme est totalement déterminé par son patrimoine héréditaire. "Tous les caractères humains, normaux ou pathologiques, physiques et mentaux, reposent sur des dispositions héréditaires", affirmait ainsi le généticien et anthropologue Eugen Fischer, l'un de ces grands scientifiques allemands qui frayèrent volontiers avec les nationaux-socialistes (Fischer, 1942, p. 87-89).

Or, ces deux approches de la question du sang s'interpénètrent en permanence, tant dans les écrits que dans les actes des nazis. La meilleure illustration de cette confusion est sans nul doute la S.S., cette confrérie d'"élus du meilleur sang": l'agronome Heinrich Himmler, qui se considérait lui-même comme un bon scientifique, y favorisait tout autant les travaux de recherche de scientifiques réputés - travaux portant sur la biologie ou sur l'histoire du peuple allemand - que les rites occultes, dans lesquels le Reichsführer S.S.mettait en scène de nouveaux chevaliers du Graal.

Les classifications raciales elles-mêmes, sur lesquelles reposait toute l'idéologie nazie, étaient autant basées sur des données scientifiques que sur des croyances indémontrées, ou indémontrables. Ainsi le raciologue Hans Friedrich Karl Günther (1891-1968) ne manqua-t-il pas, dans ses ouvrages de vulgarisation qui connurent un grand succès, d'offrir un panorama exact de l'état des connaissances en anthropologie de son époque, tout en cherchant à convaincre ses lecteurs de la supériorité naturelle de la seule race nordique.

Eugen Fischer, l'initiateur du remplacement de la vieille anthropologie physique par la nouvelle génétique humaine, ne se départit pour sa part jamais des anciennes classifications raciales, puisqu'il publia un recueil de photos destinées à illustrer les caractéristiques physiques typiques de la race nordique, et ne cessa de dénoncer le métissage comme cause de déficience mentale. Quant à l'anthropologue et officier de la S.S. Otto Reche (1879-1966), il fut à la fois un pionnier de l'hémotypologie et un antisémite acharné qui, parce qu'il était convaincu que les Juifs étaient généralement du groupe B, proposa de mettre ses connaissances en hématologie au service des recherches en paternité.

Sang et eugénisme nazi

L'attention portée au sang, la croyance en une inégalité de valeur entre les sangs et le dogme héréditariste devaient nécessairement faire du nazisme un eugénisme. À la volonté de voir se multiplier le bon sang, généralement identifié avec le sang peu métissé de la seule race nordique (ce qui ne manqua pas de susciter certaines tensions au sein de la population allemande, évidemment métissée), correspondit le souci d'éviter la contagion par un sang de qualité inférieure. Dans cette quête irrationnelle de la grandeur et de la pureté originelle, les préjugés sociaux amenèrent souvent à assimiler, comme au XIXe siècle, les classes inférieures aux races inférieures, et ces deux-là à des agents pathogènes. C'est ce qu'illustrent par exemple les écrits du généticien de renom Fritz Lenz, selon lesquels la mortalité infantile serait souhaitable dans certains milieux sociaux, le "rebut" de la société européenne se recrutant en grande partie parmi les éléments raciaux "primitifs".

Les implications de ces thèses dans la pratique juridique et politique du Troisième Reich sont bien connues. Les lois de "protection" du sang allemand furent nombreuses ; nous ne citerons que les principales: la loi d'avril 1933 sur la fonction publique, qui inclut pour la première fois un article sur l'appartenance à la race aryenne ; celle de septembre 1933 sur la propriété paysanne héréditaire, qui visait à empêcher les Juifs et les non-Blancs de devenir propriétaires terriens ; et surtout les lois de Nuremberg de septembre 1935, destinées à réduire autant que possible la proportion de sang juif dans le patrimoine héréditaire allemand, afin de mettre fin à l'"abâtardissement" du peuple.

À ces mesures discriminatoires et ségrégationnistes, relevant du racisme nationaliste "classique", s'ajoutèrent des programmes d'élimination du sang indésirable par diverses mesures s'inspirant de l'eugénique dite "négative": les programmes de stérilisation des malades et des métis, initiés dès 1933 ; le programme T4 d'élimination de certains malades mentaux, mis en œuvre entre septembre 1939 et août 1941 ; le meurtre systématique d'un grand nombre d'ennemis de guerre, assimilés à de la vermine ; et surtout l'extermination des Tsiganes et des Juifs d'Europe, présentée comme une mesure de salut public.

Conséquences meurtrières de la confusion des genres

À n'en pas douter, si les pratiques discriminatoires et criminelles nazies furent si méthodiquement appliquées, et en même temps si bien acceptées par une grande partie de la population, c'est que la "race" avait acquis sous le Troisième Reich, en plus de son statut de donnée scientifique incontestable, une aura religieuse sans précédent. Jamais on n'avait accordé une telle valeur au sang ; jamais il n'avait constitué un tel objet d'étude et d'inquiétude. Ainsi les lois raciales furent-elles très généralement saluées comme représentant un progrès pour l'humanité. Une fois l'Ennemi défini par sa prétendue différence de nature - une nature à laquelle il ne pouvait échapper selon les raciologues, et qui le condamnait souvent à mort -, une fois l'Ennemi identifiable, les "bons" Allemands s'offraient la possibilité, séduisante et rassurante après des décennies de troubles, de constituer une véritable communauté de sang, de devenir le corps mystique de la race élue.

Les membres de ce corps devaient toutefois accepter l'idée qu'ils n'étaient rien d'autre que les maillons d'une chaîne millénaire, les vecteurs d'un bien plus sacré qu'eux, au regard duquel, une fois la survie de la race assurée, leur existence individuelle était totalement dénuée d'importance: le sang nordique, à l'exclusion de tout autre.

Reproduction intégrale de l'article "Sang et Nazisme" du Dictionnaire Historique et Critique du Racisme, sous la direction de Pierre-André Taguieff
source : Huffington Post France
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