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Le sacrifice des frères Westlake.

Cette rubrique renferme tout ce qui concerne le front ouest du conflit, y compris la bataille des Ardennes ainsi que les sujets communs à tous les fronts tels, les enfants et les femmes dans la guerre, les services secrets, espionnage...
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Le sacrifice des frères Westlake.

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Hellfire62  Nouveau message 14 Mar 2011, 15:30

Dans le secteur de Juno Beach, comme sur Omaha et d'autres plages de débarquement, des drames se sont déroulés en juin 1944. Si chacun a pu être frappé par la fiction « Saving Private Ryan », des histoires de famille brisées bien réelles se sont déroulées, notamment chez les canadiens. Elles demeurent pourtant peu connues et c’est pour cette raison que j’ai tenu à créer ce petit post.
Lors de ma visite cet été au centre Juno Beach, je me suis dans un premier temps intéressés bien entendu à la partie Historique d’Overlord mais aussi à l’aspect fort intéressant de la naissance de l’unité du peuple canadien à travers les deux conflits mondiaux. La découverte du centre s’achevait par une visite extérieure avec un astucieux parcours qui menait vers la plage, permettant de découvrir simultanément la partie historique (bunkers, faits d’armes, canons QF 17 de 76,2mm, monuments aux indiens canadiens et à la Navy…) mais également de faire connaissance avec les insoupçonnées espèces composant la faune et la flore des dunes et de mieux comprendre ainsi, la nécessité de protéger le côté naturel des lieux. Notre périple s’achevait devant d’étranges mais émouvants monuments à facettes chargés d’innombrables plaques de bronze. Ce mémorial aux vétérans porte les noms de milliers de combattants canadiens (fantassins, marins et aviateurs) ayant participé à la seconde guerre mondiale. Parmi eux 42 000 firent le sacrifice de leur vie. J’ai passé de longs instants à contempler ces plaques. L’une d’elle m’a rapidement interpellé car elle disait ceci : George Westlake, KIA June 7th 1944, Normandy, his two brothers also fell… J’ai donc recherché les plaques des deux autres frères et j’ai fini par les retrouver lors d’une seconde visite. Chacune avait également pour épitaphe : His two brothers also fell… Je me suis pris d’intérêt pour ces trois pauvres gars venus de si loin pour mourir en Normandie, trois frères, morts en 5 jours dont deux au même instant. J’ai d’abord pensé à leurs proches, au choc que cela leur avait causé à l’époque. Puis j’ai décidé de me rendre en pèlerinage sur leurs tombes au cimetière canadien de Bény sur Mer. Dans le cimetière imposant, parsemé de quelques 2050 stèles, j’ai fini par retrouver Thomas Lee et Albert Norman Westlake, reposant côte à côte dans le rang III, tombes D6 et D7. Enfin je retrouvais la stèle de George, quelques rangées plus loin, en VIII, tombe F12. De retour sur mon emplacement de camping, je me suis replongé dans mes bouquins pour m’imprégner des combats des canadiens de la troisième division en juin 1944. Et j’ai pu retracer le parcours de leurs unités. J’avoue que « La Normandie en flamme », journal de guerre du Capitaine Gérard Leroux (régiment de la Chaudière) ainsi que « Mourir à Caen » d’Albert Piquet et « la bataille du Calvados » d’Albert Grandais, m’ont permis de me faire une idée très précise de ce qu’avaient pu être les combats d’Authies, de Buron, de Carpiquet, brefs des nombreux calvaires de sang qui menèrent nos cousins canadiens vers Caen, en ruine, qui attendait sa libération.
Les vacances terminées et de retour chez moi, j’ai effectué quelques recherches sur internet et voici ce que j’ai pu rassembler, notamment grâce au site de l’association Westlake Brothers et le CWGC :


Qui étaient les frères Westlake ?

Ils naquirent puis vécurent dans les quartiers Ouest de Toronto, dans l’Ontario. Ils étaient issus d’une famille de la classe ouvrière qui comptait 8 enfants. Trois moururent en bas âge et après le débarquement de Normandie, seuls John et Edward étaient toujours en vie. Les frères Westlake grandirent dans la partie Ouest de l’avenue St Clair, près de l’ancienne usine « Canada Packers » qui deviendra la fabrique de produits alimentaires « Maple leaf ». Robert, leur père, travaillait dans une chocolaterie. A sa mort en 1936, les 5 frères Westlake étaient quasiment orphelins car leur mère Etta Lee, atteinte de troubles mentaux était internée en hôpital psychiatrique de Queen Street depuis trois ans. Elle y décéda en 1945. Malgré leurs malheurs, les frères restèrent toujours dans le droit chemin. Honnêtes et travailleurs, il avait pour mentor une tante en centre ville qui cuisinait pour eux et veillait sur ses neveux. Ils étaient également de bons sportifs et pratiquaient à un bon niveau le baseball et le football. Tommy, alors âgé de 25 ans était le meilleur d’entre-eux C’était la grande dépression au Canada et aucun des frères Westlake n’avait pu pousser ses études au-delà du cycle primaire. Mais ils parvinrent pourtant à se faire embaucher. Tommy fut conducteur de camion pour la « Canada Packers » et Albert y travailla également à la fabrication jusqu’en 1942. Quant à Georges, benjamin de la famille Westlake, il conduisait des bêtes à l’abattoir. Un peu turbulent, il se maria rapidement mais abandonna son épouse Vera pour s’engager au North Nova Scotia Highlanders dès 1942. Tommy puis Albert s’engagèrent à leur tour à la fin de l’été 1942 mais au Queen’s Own Rifles of Canada. George partit rapidement avec son unité pour l’Angleterre en juillet 1942, mais il avait de terribles remords, sa patrie et sa femme semblaient lui manquer beaucoup. Les frères Westlake, simples soldats aux états de services absolument humbles et normaux allaient bientôt se retrouver au centre de la tempête pour libérer l’Europe…

Overlord.

Les trois frères Westlake furent engagés au sein de la troisième division d’infanterie canadienne dans le débarquement de Normandie. Seuls Thomas et Albert firent partis avec leur unité des vagues d’assaut sur Juno Beach (second secteur le plus meurtrier après Omaha Beach). Les deux frères étaient très proches mais ils s’étaient enrôlés au Queen’s Own à des périodes différentes. Ils n’effectuèrent donc pas leur instruction ensembles et servirent donc dans des compagnies différentes. Pourtant, le 5 juin, Thomas fut très surpris de voir son frère Albert le rejoindre à Southampton, affecté au dernier moment dans sa compagnie (compagnie D). On ne sut jamais comment Albert s’était débrouillé pour retrouver Thomas à la veille du D-Day. Leur brigade (8° Brigade canadienne, commandée par le Brigadier General K.G. Blackader) débarquera dans le secteur Nan White à partir de 07H55. La marée à ce moment est déjà haute et malgré un bon travail de destruction des sapeurs du Génie, 25% des barges sauteront sur des obstacles immergés. Leur unité perdra 138 hommes (60 tués et 78 blessés). Le Régiment de George, commandé par le Lt.-Col. C. Petch et appartenant à la brigade de réserve (9° Brigade Canadienne, commandée par le Brigadier General Keller), suit l’itinéraire de la 8° brigade et débarquera plus tard au son des cornemuses, devant Bernières sur Mer, à compter de 11H40. Il ne perdra qu’une dizaine d’homme (4 tués et 6 blessés) mais la brigade restera bloquée dans les rues étroites de Bernières pendant de longues heures, imbriquée dans un monstrueux embouteillage de chars qui retardera fatalement la progression vers l’arrière pays. Vers la fin d’après-midi, les compagnies des North Nova sont réorganisées sur le point « Aleppe » (Bény sur Mer) puis après avoir capturé plusieurs canons antichars et des mortiers après un sévère accrochage dans le voisinage de Colomby sur Thaon (Compagnie A), se dirigent vers le secteur de Villons les buissons où ils fortifient leurs défenses, notamment autour du château. Devant eux, se trouvent des éléments de la 21° Panzer Division.
Au Queen’s Own Rifles de Thomas et Albert, durement éprouvé sur les plages, les compagnies poussent au Sud d’Anguerny puis vers Anisy dont elles atteignent les sorties à la tombée de la nuit.
Bien que n’ayant pu atteindre la totalité de leurs objectifs initiaux (l’aérodrome de Carpiquet), les canadiens au soir du 6 juin disposent d’une tête de pont solide et ont progressé de 6 kilomètres à l’intérieur des terres.

Prendre Caen au plus vite.


Au cours de la nuit du 6 au 7 juin, des renseignements indiquent que la 12° Panzer SS Division « Hitlerjugend » une des plus fanatique division allemande, se dirige vers la 3° Division canadienne avec mission de la contre-attaquer et de la repousser à la mer.
Le 7 juin, la troisième division doit exploiter son succès et progresser vers Caen. Les Winnipegs et les Reginas progressant à droite tandis que les Sherbrooke Fusiliers et les North Nova Scotia Highlanders s’avançaient vers la gauche. Dès le matin, les hommes du N.N.S.H, appuyé par les chars des Sherbrooke Fusiliers, participe à l’attaque contre Authie et Buron. Rapidement, le régiment, malgré quelques succès initiaux, se retrouve hors de portée du support de l’artillerie et se retrouve bloqué par un violent barrage d’artillerie allemand, provenant de St Contest. A la 12° Panzer SS, c’est le moment que choisi Kurt Meyer pour lancer contre Authie 2 Bataillons du Panzergrenadier-Regiment 25 (II° et III°bataillons), les 5°, 6° et 7° compagnies de chars du II/SS-Panzer-Regiment 12 (équipés de Panzer IV), appuyés par les canons du III/SS-Artillerie-Regiment 12 et par 2 batteries de 88mm Flak du SS-Flak-Abteilung 12. Il repousse le North Nova Scotia Highlanders jusqu’à Buron, puis le déloge du village. Sérieusement étrillés, les canadiens sont forcés de se replier sur les hauteurs des Buissons. La compagnie A des N.N.S.H, dans laquelle sert George s’est repliée dans les haies d’un verger, au Sud-Ouest de Buron, près d’Authie. Elle est bientôt clouée au sol par un feu roulant d’artillerie et de mortier. Assaillie de toute part, elle lutte avec courage mais est rapidement anéantie par les attaques répétées des chars et de l’infanterie. Vers 17H00, à court de munitions, les rares survivants de ce violent affrontement sont forcés de se rendre. Parmi eux leur chef, le Major Léon Rhodenizer, qui plus tard interviendra, fou de rage, pour faire cesser les exactions contre ses hommes et les villageois d’Authies (37 soldats et 7 civils massacrés par les SS). Le bilan de l’attaque est très lourd pour le N.N.S.H : 7 officiers et 72 hommes de troupes ont été tués, 2 officiers et 27 blessés ont pu être évacués mais 7 officiers et 118 soldats restent prisonniers des allemands.
George, le plus jeune des frères Westlake (23 ans), a trouvé la mort dans le verger, probablement tué lors d’un corps à corps. Le siège sanglant de Caen commence et les canadiens qui avaient surnommé la 12° Panzer SS : « Baby Division » vont rapidement se rendre compte que les « gamins » de la Hitlerjugend sont des adversaires fanatiques et sans pitié, décidés à mener une guerre sans faire de quartiers. Le même jour, 7 prisonniers canadiens, capturés pendant ces combats seront exécutés d’une balle dans la tête à l’Abbaye d’Ardennes, sur ordre de Kurt Meyer…

Albert et Thomas Westlake ne surent probablement pas que leur jeune frère George avait été tué au combat. La contre-attaque allemande a repoussé les canadiens et le Nord de Caen est maintenant fermement tenu par leurs troupes. Les combats vont durer de nombreux jours et de multiples tentatives anglo-canadiennes pour enfoncer cette partie du front se solderont par des échecs sanglants. Le dimanche 11 juin, lors d’une opération hâtivement préparée, le Queen’s Own Rifles of canada est engagé dans l’après-midi, contre le Mesnil Patry, (11 Km à l’Ouest d’Authies). La compagnie de Thomas et Albert Westlake est embarquée sur les chars du 'B' Squadron du 1° Hussars et s’approchent du hameau vers 14H30. L’officier commandant les blindés a entamé trop tôt sa progression et sans se soucier de la coordination avec l’artillerie. C’est donc sans couverture que ses tanks atteignent les abords du hameau où les SS les attendent. L’embuscade tendue est presque parfaite. Elle se déclenche alors que la colonne traverse un champ de blé. En quelques instants 19 chars sur 21 sont détruits. C’est un désastre, la panique devient vite indescriptible, les MG 42 fauchent sans répit les troupes d’accompagnement. La compagnie D des Queen’s Own est décimée : 55 hommes sont tués, 44 blessés et 11prisonniers (dont le Major Elliot Dalton, commandant la compagnie D) et seuls trois hommes parviendront à s’échapper du piège. Les Hussars perdent 59 hommes et déplorent 21 blessés. Plus tard, on découvrira les corps d’Albert (26 ans) et de Thomas Westlake (33 ans) couchés près de leur mitrailleuse. Ils étaient dans les bras l’un de l’autre avec chacun une balle dans la tête, ce qui laisse peu de doute sur la manière dont ils furent tués. Ce fut une sorte de remake de la charge de la brigade Légère, inutile et suicidaire. Le Mesnil Patry ne tombera finalement aux mains des alliés que le 25 Juin, pendant l’opération Epsom. En cinq jours, une tragédie s’était déroulée et trois frères d’une même famille avaient donné leur vie pour Caen. Leur sacrifice aurait pu rester anonyme sans les infatigables recherches qu’entreprit Gary Westlake, fils de John, l’un des deux frères survivant, pour qu’on n’oublie pas le sacrifice de ses trois oncles. Aujourd’hui, grâce à son action, le Jasper park de Toronto a été rebaptisé Memorial Westlake. Il abrite une plaque rappelant leur histoire tragique. Il faut rendre hommage également à l’excellent travail fait en France par l’association « Westlake brother’s » qui perpétue le devoir de mémoire et associe à chaque fois les jeunes des communes alentours à ses manifestations. Grâce à eux, le souvenir des trois frères Westlake perdurera.

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George Westlake.

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Albert Westlake.

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Tom Westlake.


Lors de ces petites recherches j’ai découvert une autre histoire similaire ayant eu lieu dans le même secteur canadien. Le Private John Hadley, de la compagnie B du Queen’s Own avait également trois frères avec lui en Normandie, en juin 1944. Deux demi-frères Doug et Gord Reid furent fauchés en quelques secondes sur Juno Beach alors qu’ils mettaient le pied sur la plage et Albert Hadley fut tué lors d’une patrouille dans la nuit du 26 juin.
A l’époque et c’est toujours le cas dans l’armée canadienne, rien n’interdisait que des frères combattent ensembles dans la même unité, malgré les drames affreux que cela pouvait engendrer. L’histoire de la famille Hadley-Reid mérite également de l’intérêt. C’est pourquoi, je tenterai ultérieurement d’en savoir plus à leur sujet et je ne manquerai pas de vous faire part sur le forum du résultat de ces recherches.


 

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Re: Le sacrifice des frères westlake.

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de Prosper Vandenbroucke  Nouveau message 14 Mar 2011, 15:58

Grand merci à toi Fabrice.
Prosper ;)
P.S. pour Hilarion. Je pense que ce texte mérite un archivage dans le "Centre de Documentation"
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Re: Le sacrifice des frères westlake.

Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de Litjiboy  Nouveau message 14 Mar 2011, 16:13

Merci Hellfire62.

Si le coeur t'en dit, tu peux aussi contacter notre cher Rédac' Chef de l'Histomag, Daniel Laurent (histomag44NOSPAM@NOSPAMhotmail.fr).
Je suis certain qu'un tel récit aurait sa place dans notre revue!

Amicalement,

Laurent


 

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Re: Le sacrifice des frères westlake.

Nouveau message Post Numéro: 4  Nouveau message de memoire44  Nouveau message 14 Mar 2011, 16:38

Bonjour,

un grand merci, ton texte est magnifique!
lol


 

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