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QUATRE SEPTEMBRE 1939 : CHURCHILL REVIENT AU GOUVERNEMENT...


Le Forum Monde en Guerre va commémorer le 80e anniversaire de la seconde guerre mondiale.

Pour ce faire, des fils de discussions seront mis en ligne ici dans cette rubrique selon une chronologie historique.
Les articles seront proposés de mars 2019 en rapport à mars 1939 et ainsi de suite jusqu'en 2025 pour 1945.
Les sujets commémoratifs seront identifiés par le logo « 80e ».
Nous attendons une forte participation de votre part pendant les 6 années de ce voyage mémoriel.

QUATRE SEPTEMBRE 1939 : CHURCHILL REVIENT AU GOUVERNEMENT...

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de François Delpla  Nouveau message 04 Sep 2019, 15:36


... après dix ans d’absence, et au ministère de la Marine un quart de siècle après le fiasco des Dardanelles. On n’entend pas beaucoup rappeler cet anniversaire, et encore moins rappeler le sens et les limites de cette nomination, effectuée la veille par le peu belliciste Neville Chamberlain.

Tout commence en 1935, quand Hitler fait savoir à Londres qu’il apprécie modérément le portrait de lui tracé par l’ancien ministre contraint de vivre de sa plume.
///////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Extrait de Churchill et Hitler (Le Rocher, 2012) :

C’est dans l’été de 1935 que Churchill écrit son article sur Hitler,
qu’il reprendra avec des variantes significatives, mais sans en altérer
l’économie, dans son recueil sur Les grands contemporains en 1937. Il
est de bon ton aujourd’hui de lui reprocher ce texte où, dès l’exorde,
des louanges nuancent un jugement sévère. Or, s’il n’est guère équitable
d’isoler celles-là en taisant celui-ci, il est encore plus injuste de
ne pas remarquer que les louanges portent essentiellement sur un
hypothétique avenir, tandis que les actes passés sont stigmatisés. À
une exception près : Churchill tire son chapeau devant le courage du
héraut surgi du peuple qui a relevé le défi de la défaite quand tous
s’inclinaient, et considère la rapidité du redressement obtenu comme
« l’un des plus remarquables exploits dans l’histoire du monde ».
C’est pour en faire aussitôt grief aux gouvernements qui ont laissé
faire, créant à Versailles, par une mauvaise adéquation des frontières
et des peuples (« a number of minor anomalies and racial injustices
in the territorial arrangements ») et par l’humiliation des réparations,
un ressentiment durable, tout en s’adonnant au désarmement. « J’ai
toujours préconisé, rappelle l’auteur, que la réparation des griefs des
vaincus précède le désarmement des vainqueurs ». L’Angleterre a,
dans ce domaine, fait preuve d’une grande inconscience, notamment
en négligeant son aviation, alors que dès le gouvernement Brüning
(1930-1932), l’Allemagne développait ses armements et se donnait
les moyens de posséder une grande force aérienne.
On voit que cet
article sur Hitler contient une grande parenthèse... sur Churchill, qui se
poursuit par l’évocation de ses « avertissements répétés », en 1931-32,
au gouvernement Macdonald qui prétendait convaincre la France de
désarmer.
Revenant à son sujet, il commet un paragraphe en apparence très
laudateur… jusqu’à la chute, exclusivement :
Pendant que toutes ces formidables transformations se produisaient
en Europe, le caporal Hitler menait son long et pénible combat pour
le pouvoir en Allemagne. L’histoire de cette lutte ne peut être lue sans
admiration pour le courage, la détermination et la force personnelle qui
l’ont rendu capable de concurrencer, défier et vaincre, ou se concilier,
toutes les autorités et toutes les résistances qui lui barraient le passage.
Lui-même et les bataillons sans cesse croissants qui marchaient avec lui
ont montré d’évidence, par leur ardeur patriotique et leur amour de leur
pays, qu’il n’est rien qu’ils ne feront ou n’oseront, qu’ils ne reculeront
devant aucun sacrifice de vie, d’intégrité ou de liberté, que ce soit pour le
subir ou pour l’infliger à leurs opposants.


Ainsi, l’esprit de sacrifice des nazis n’a d’égal que leur capacité de
sacrifier autrui. L’admiration que Churchill voue, en connaisseur, à
la pugnacité de Hitler, cohabite donc avec un profond mépris pour
sa brutalité. Elle exclut toute illusion sur la possibilité de l’amadouer
par des paroles : ce langage rend certes hommage à l’ennemi, mais
présage un combat sans merci.
Churchill décrit ensuite l’effort d’armement du Troisième Reich,
tout en répétant que le gouvernement Brüning en avait jeté les bases,
et attribue entièrement le recul du chômage à l’élan économique ainsi
créé. Mais la préparation de la guerre ne se cantonne pas à des productions
matérielles, puisqu’elle mobilise aussi « les écoles, les collèges
et presque les nurseries ». Quant au rôle essentiel du chef dans
le régime, il est désormais bien compris, et clairement indiqué, par
Churchill :
Voilà où nous en sommes aujourd’hui, et la manière dont ont été renversés
les rôles avec des vainqueurs complaisants, écervelés et aveugles mérite
d’être reconnue comme un prodige dans l’histoire du monde, et un
prodige inséparable des efforts et de l’élan vital d’un seul homme.

Toutefois, la mention des « bataillons » qui partageraient la volonté
de Hitler et sa détermination à user de tous les moyens contre les
ennemis intérieurs et extérieurs indique que Churchill le voit essentiellement
comme un guide, éveillant des sentiments tapis au coeur
de beaucoup, et non comme un croyant possédé d’obsessions toutes
personnelles, au service desquelles il enrôle ses compatriotes par des
moyens souvent obliques.
C’est encore le cas quand il indique que l’amour de l’Allemagne
cohabite chez Hitler et ses partisans avec « d’intenses courants de
haine », contre la France, contre d’autres pays désignés par une mystérieuse
périphrase, requérant une connaissance des diatribes antisoviétiques
et antislaves de Mein Kampf (« il n’y a qu’à lire le livre de
Herr Hitler Mein Kampf pour voir que la France n’est pas le seul pays
étranger contre lequel la colère d’une Allemagne réarmée pourrait se
tourner »), et surtout contre les Juifs. Churchill décrit par le menu leur
persécution, et la condamne fermement. Il indique ensuite, non sans
forcer le trait, qu’une « persécution semblable » frappe les « socialistes
et communistes de toutes nuances » ainsi que « l’intelligentsia libérale
», et que le territoire est semé de camps de concentration comme
il l’est d’aérodromes et de terrains militaires, pour assurer « la domination
irrésistible de l’État totalitaire ». Là encore il fait bon marché
de la manipulation… et il ne craint pas de rejoindre le discours de
la gauche, portée alors, dans le monde entier, à exagérer le caractère
contraignant de la dictature allemande au détriment de ses aptitudes
mobilisatrices.
Après un mot sur la persécution des chrétiens semble s’amorcer
une méditation conclusive sur l’homme qui « a forgé ces superbes
outils et déchaîné ces maux effrayants ». L’auteur remarque que son
abord privé est plutôt séduisant et se demande si le pouvoir l’adoucira.
Mais soudain, il reparle de sa brutalité, en racontant la nuit des
Longs couteaux11. Le fait qu’un tel déchaînement n’ait pas été seulement
toléré mais que son auteur ait été acclamé « presque comme un
dieu » par le pays « de Goethe et de Schiller, de Bach et de Beethoven,
Heine, Leibniz, Kant et une centaine d’autres grands noms », doit inspirer
à « ce qui reste de civilisation européenne » de la honte et aussi,
« ce qui est d’une plus grande utilité pratique, de la crainte ».
Voilà qui débouche sur une conclusion abrupte :
Pouvons-nous vraiment croire qu’il soit possible de confier à une
hiérarchie et à une société fondées sur de tels agissements la possession
de la plus prodigieuse machine de guerre jamais conçue parmi les
hommes ? Pouvons-nous croire que de tels pouvoirs soient capables
de redonner au monde « la joie, la paix et la gloire de l’humanité » ? La
réponse, si réponse il y a autre que la plus terrible, est contenue dans ce
mystère appelé HITLER.


(...)
Ainsi, depuis la conversation de septembre 1930 avec le petit-fils
de Bismarck jusqu’à cet article de 1935 où il défie publiquement
Hitler, en passant par les discours sur l’Allemagne de novembre
1932 et mars 1933, Churchill émet un avertissement de plus en plus
clair : il ne faut pas attendre de lui la moindre indulgence envers une
Allemagne belliqueuse qui tenterait d’amadouer les puissances capitalistes
par son antisoviétisme. Tout au contraire, il est prêt à mettre le
sien entre parenthèses, et à privilégier le danger allemand par rapport
à un danger russe ou communiste. C’est non seulement la future
alliance de guerre qui se profile, mais une règle de conduite immédiate
qui est proposée, et dont il est permis de penser qu’elle aurait
singulièrement raccourci l’ère nazie et limité ses nuisances si, outre le
Royaume-Uni, la France et les États-Unis l’avaient faite leur, avec la
même clarté et la même constance.
(...)
Si, de nos jours, certains le trouvent indulgent le portrait de
Hitler par Churchill paru au début de novembre 1935 dans Strand
Magazine
, les archives montrent que tel n’avait pas été l’avis du
modèle et qu’il s’était arrangé pour le faire savoir – un fait assez rare
dans les archives diplomatiques pour un objet aussi mince. Bien plus,
le chancelier avait protesté simultanément à Londres et à Berlin. À
Londres c’est un conseiller d’ambassade, le baron Marschall, qui
« sans élever une protestation officielle » transmet au Foreign Office
un exemplaire de la revue où de nombreux passages de cet article,
qualifiés par lui d’« un peu forts de café » (rather strong), sont soulignés
en rouge. À Berlin des fonctionnaires de la Wilhelmstrasse rapportent
à l’ambassadeur Phipps une réflexion de Hitler :
Que deviendrait l’accord naval anglo-allemand si l’auteur de cet article
venait à être ministre de la Marine3 ?
Ralph Wigram, qui était peut-être l’Anglais le plus proche de
Churchill sur la question nazie, semble avoir cherché ici à le préserver
de la vérité, puisque rien n’a trait à cet incident dans les papiers
de ce dernier ni dans ses mémoires, et que le fonctionnaire inscrit ce
commentaire sur la chemise dans laquelle figure cette information :
Je ne sais exactement ce que cela signifie : mais si M. Churchill savait
que Hitler a dit cela, il pourrait bien dire que ce n’est là qu’une nouvelle
preuve de la nécessité d’être bien armés. Faute de quoi nous nous laisserions
dicter par les Allemands la composition du gouvernement de ce
pays.
Ainsi, le premier jugement connu de Hitler sur Churchill concerne
le plus long texte jamais écrit par le journaliste sur le dictateur mais
ses amis comme ses ennemis semblent, d’un commun accord, avoir
négligé de lui en parler. Les premiers sans doute pour éviter de le
mettre un peu plus en porte-à-faux avec le cabinet, et les seconds
pour dissimuler l’alignement de ce même cabinet sur un diktat étranger
et nazi de surcroît. Du reste, il est tout à fait possible que Hitler,
prévoyant un remaniement gouvernemental à Londres après les élections
du 14 novembre 1935, ait susurré intentionnellement cet interdit
sur le nom de Churchill pour qu’il fût rapporté à Baldwin et le guidât
dans la composition de son ministère. On peut même se demander si
le chancelier allemand, prévoyant qu’en cas de guerre Churchill finirait
par entrer au gouvernement, n’a pas ainsi guidé volontairement le
choix, pour son poste, d’un ministère maritime, c’est-à-dire marginal
par rapport à la guerre terrestre, et rapide, qu’il avait en tête. Nous
reviendrons le moment venu sur cette question (cf. infra, p. 164)4.

(...) [après la déclaration de guerre]
On se souvient que Hitler, lorsqu’il avait voulu faire connaître sa
désapprobation de l’article écrit en novembre 1935 par Churchill
sur lui-même, avait fait savoir à l’ambassade britannique de Berlin
qu’il se demanderait quelle validité aurait le récent accord naval
anglo-allemand si l’auteur de l’article devenait premier lord de l’Amirauté
. Il est difficile de savoir s’il entendait par
là guider le choix de son poste. De même, on ne sait pour quelle
raison Chamberlain, lorsque pour punir Hitler d’avoir déclenché la
guerre il brave enfin l’interdit, nomme Churchill à la fois membre du
cabinet de guerre et premier lord. Il est seulement tentant de penser
que le Premier ministre qui, le 1er septembre 1939, avait fait miroiter
à Churchill un poste de membre du cabinet de guerre sans portefeuille,
lorsqu’il se décide finalement à lui donner, le 3 septembre, en
sus, la Marine, a en mémoire cet interdit et entend faire savoir par là
à l’Allemagne qu’il est véritablement fâché.
_______________________
Notes :
3. NA, FO 371/18880, f° 320-330. Cf. Manchester (William), Winston Spencer
Churchill, op. cit., t. 2, p. 153.
4. La brusque disparition de Ralph Wigram, à la fin de 1936, va porter un
coup sévère au moral de Churchill comme à sa capacité d’information. Elle résulte
probablement d’un suicide. C’est en tout cas l’hypothèse des époux Churchill, qui
ne le savaient pas malade : cf. Soames (Mary), Speaking for Themselves, The Personal
Letters of Winston and Clementine Churchill, Londres, Doubleday, 1998, p. 421.

/////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

COMMENTAIRE (4/9/2019)
Depuis la parution de ces lignes il y a sept ans, l’hypothèse que Hitler ait guidé volontairement le choix par Chamberlain du poste auquel il nommerait Churchill en cas de guerre ne me semble pas avoir perdu de sa pertinence, notamment après avoir étudié son pilotage des nominations au sein du gouvernement de Vichy (Hitler et Pétain, Nouveau Monde, 2018). Il n’avait peut-être pas vu si loin en 1935 mais, une fois au seuil de la guerre, cet hypermnésique pouvait se souvenir de ses déclarations et estimer qu’il n’y avait rien à y changer. Il est possible également qu’il ait réitéré cet avertissement lors de ses entretiens de 1938 avec Chamberlain à la veille des accords de Munich.
N’est pas Churchill qui veut, et certains auraient intérêt, aujourd'hui, à s’en souvenir, après les invocations peu convaincantes de son patronage par une Margaret Thatcher ou un George W. Bush. Ce qu’il faut retenir de ce retour, c’est que les appeasers n’introduisent le loup dans leur bergerie qu’à petits pas timides, et seulement pour faire comprendre à Hitler qu’ils ne sont pas contents. Outre un ministère, pour l’heure, secondaire, il obtient un siège au cabinet de guerre... sur huit, les sept autres étant solidement tenus par ses ennemis jurés des années précédentes, et ses quelques proches (Amery, Cooper, Macmillan) n’obtenant même pas un ministère. Pendant toute la drôle de guerre, il va s’efforcer de communiquer à ses collègues, et aux ministres français, un peu de son ardeur, sans grand succès.

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