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Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Retrouvez ici toutes les histoires vécues et les récits de guerre. Déposez ici les témoignages en votre possession sur la vie pendant le conflit. C'est un pan important du devoir de mémoire cher à notre forum.
MODÉRATEUR: Prosper

Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 61  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 20 Sep 2012, 20:45

Aldebert a écrit:
Luzien a écrit:Le soldat furieux
- Un après-midi nous étions assis tous les trois en rond et nous jouions à la "piquette". Le jeu consistait à planter un coureau, en l'occurence le canif de Claude, à l'intérieur d'un cercle tracé dans le sable. Le couteau devait être lancé de 12 manières différentes, celui qui réussissait les 12 lancers avec le moins de fautes était le gagnant.-
Eh oui Michel! Nous appelions ce jeu tout bêtement " jouer au couteau". Le lancer part d'abord de la paume de la main, suit ensuite les cinq doigts de la main, remonte ensuite le bras, le coude jusqu'à l'épaule, puis le front. N'est-ce pas cela??
Cordialement
Albert

Exactement Al, je vois que notre jeu de "la piquette" avait d'autres adeptes en France et peut-être même ailleur! :D

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 62  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 20 Sep 2012, 21:29

Prosper Vandenbroucke a écrit:Bonjour Luzien,
Nous avons hâte de connaitre la suite de ton récit.
Amicalement
Prosper ;)


Bonjour Prosper!

Parmi mes petites anecdotes je choisi de publier celles qui reproduisent bien l'atmosphère et les misères de la guerre, laissant de côté celles d'un caractère plus personnel et de peu d'intérêt général et surtout celles qui sont peu ragoûtantes.

Certaine de mes anecdotes ne sont pas toutes dans l'ordre chronologique, aussi l'incident qui suit se produisit quelques jours avant l'anecdote sur le "Soldat ivre".



Moyo

- Un incident aux conséquences fâcheuses se produisit et c'est notre chienne Moyo qui en fut l'instigatrice et l'infortunée victime. Moyo était un Griffon à poil gris et rugueux que nous avions avec nous depuis notre installation à Clo-Mi-Gi en 1938, c'était une chienne extrêmement douce et fidèle avec nous, mais qui pouvait devenir féroce avec les inconnus. Dès les débuts de l'Occupation nous constatâmes un fait certain, Moyo ne pouvait supporter la vue d'un soldat allemand! Aussi incroyable que cela puisse parraître nous dûmes nous rendre à cette évidence, chaque fois qu'un ou plusieurs soldats passaient à proximité de notre maison, Moyo semblait devenir folle. Notre père disait en plaisantant que Moyo avait le poil patriotique, mais ce "patriotisme virulent" n'était pas sans nous inquiéter. Quand nous nous absentions nous devions toujours l'enfermer dans notre garage, pas question de l'emener avec nous et surtout pas à la plage!

Puis un jour, ce que nous redoutions le plus arriva. Nous vaquions dans la cour arrière, Moyo était allongée à l'ombre quand soudain elle poussa un grognement et partit comme une fusée vers la route. Le portillon de l'entrée était malheureusement ouvert et avant que nous fûmes en mesure d'intervenir nous entendîmes ses aboiements et aussitôt un coup de feu déchira l'air!
Comme nous atteignons le portillon d'entrée, nous vîmes Moyo étendue sans vie au bord de la route et un officier allemand entrain de rengainer son révolver. Nous nous immobilisâmes saisis d'effroi. L'officier nous regarda, nous dit quelque chose et poursuivit son chemin. Nous étions complétement dévastés. Claude et moi franchîmes le portillon et c'est avec des yeux pleins de larmes que saisissant chacun Moyo par une patte arrière, nous la traînâmes jusqu'à l'intérieur du garage. Comme nous la déposions sur le sol de ciment Moyo poussa un gémissement. Elle était toujours en vie!
Nous l'examinèrent et découvrîmes qu'elle était blessée à la gorge d'où un peu de sang coulait. Moyo gémissait toujours mais elle était vivante! Nous étions fous de joie et c'est avec impatience que nous attendîmes le retour de notre père. Par bonheur il ne rentra pas tard et aussitôt nous le mîmes au courant de ce qui était arrivé. Evidemment il nous tint pour responsables, mais devant nos mines attristées il n'insista pas et ne perdant pas de temps il mit Moyo dans la C4 et brûlant sa précieuse essence il se rendit à St.Jean chez un vétérinaire.

Notre malheureuse chienne avait eu une chance inouie, la balle avait traversé la gorge sans toucher aucun organe vital. Cependant, ses cordes vocales avaient été endommagées et par la suite elle ne fut plus capable d'aboyer, émettant seulement de sourds grognements. Pour nous l'important était qu'elle fut en vie.
Quand Moyo fut bien rétablie, notre père décida qu'il était trop dangereux de la garder avec nous, il y avait trop d'allemands dans le secteur et un tel incident pouvait à nouveau se reproduire avec des conséquences graves pour toute la maisonnée. Il décida donc de l'emmener à Ciboure où il la confia à un de ses amis qui vivait dans un coin plus tranquille. -

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 63  Nouveau message de Aldebert  Nouveau message 21 Sep 2012, 12:27

Bonjour Michel,
Chrono ou pas les textes que tu présentes, des petites nouvelles en quelques sorte qui dépeignent par le menu de très courts moments de la vie sous l'occupation, me ravissent, c'est vrai! :D .
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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 64  Nouveau message de GBW067  Nouveau message 21 Sep 2012, 12:29

Bonjour Luzien,

Merci pour cette évocation de votre jeunesse, je viens de lire vos anecdotes d'une traite.
L'école vous était fermée mais manifestement cela n'a pas porté à conséquence, vous avez un sacré brin de plume.

Si ce n'était l'époque dramatique évoquée, je crierais volontiers "on en redemande !".

Au plaisir de découvrir la suite de votre récit.
Dan
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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 65  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 21 Sep 2012, 18:28

Bonjour Albert,GBW !

Se souvenir de certains épisodes dramatiques de la Guerre et de l'Occupation n'est pas toujours chose aisée.
Aujourd'hui, avec le recul du temps, il est très facile pour beaucoup d'épiloguer avec des "si", particulièrement ceux qui n'ont pas connu cette triste époque.
Personnellement il me fallu plusieurs années, par le truchement de livres et de documentaires, pour mieux comprendre ce que nous avions vécu et pourtant, comparativement aux pays de l'Europe de l'Est, l'Occupation en France fut plus "supportable".

J'en arrive maintenant à la période la plus noire de l'été 42.




La catastrophe!

- C'était un après-midi quand un homme arriva à vélo et tout de suite je le reconnu, c'était Gaston celui qui m'avait ramené de Biarritz l'année auparavant. A ce moment-là nous n'avions pas vu notre père depuis l'avant-veille mais nous ne nous faisions pas trop de souçi, ce n'était pas la première fois que son absence durait 2 jours voire plus. Mais Gaston avait de mauvaises nouvelles pour nous, papa avait été arrêté!
Cela produit l'effet d'un coup de tonnerre sur nous. Gaston ignorait encore les détails de son arrestation, il tenait simplement l'information d'un douanier qui connaissait bien notre père et qui lui avait dit que ce dernier avait été arrêté la veille sur la frontière avec le jeune Goyo et que tout les deux avaient été expédiés à Biarritz. Nous étions attérés, nous avions toujours vécu dans la crainte d'un tel moment, priant que cela ne se produise jamais et voilà que la catastrophe s'était produite!
Gaston tenta de nous rassurer mais ce fut peine perdue, nous ne pouvions que pleurer. Il nous demanda alors où demeurait Marijane car il avait à lui parler, nous lui indiquèrent la "Maison Penin" et aussitôt il enfourcha son vélo et nous quitta.
Pendant que Gaston se rendait chez Marijane nous entrèrent dans notre maison complétement effondrés. Claude murmura alors: "Pourvu qu'il ne soit pas tombé entre les pattes de la Gestapo!" A cette évocation de la Gestapo je senti une boule de glace dans le creux de mon estomac.

A son retour Gaston nous dit qu'il avait expliqué la stuation à Marijane et cette dernière lui avait promis qu'elle veillerait sur nous. Il lui avait remit de l'argent et elle prendrait nos rations de pain à la boulangerire du Quartier de l'Hôpital, aussi il nous rappela que nous devrions lui remettre nos 'Cartes de Ravitaillement'. Gaston nous promis aussi qu'il viendrait de temps en temps prendre de nos nouvelles et s'assurer que tout allait bien. Puis après quelques mots d'encouragement, il enfourcha son vélo et nous quitta. Nous nous retrouvâmes seuls. Gilbert se remit à pleurer et à crier, Claude et moi tentèrent de le calmer alors que nous-mêmes étions au bord de succomber à la même panique.
Pour nous cette situation avait quelque chose de tragique, pour la première fois nous eûmes le sentiment d'être abandonnés et personne vers qui nous tourner. Nous étions sans nouvelles de notre mère et de notre tante Jeanne qui étaient dans les Landes, notre oncle Michel (mon parrain) avait disparu et nous avions entendu dire qu'il était "passé" en Espagne, notre oncle Jean lui aussi avait disparu et notre oncle Alexandre était mort quelques mois plus tôt (des suites de ses blessures reçues pendant la guerre civile espagnole). Si nous avions eu Amélia! Avec elle nous aurions pu tout affronter.

Les jours suivant furent terribles, nous restions à la maison, nous refusant d'aller nulle part. Le soir nous fermions portes et fenêtre à double tour, nous vivions dans une continuelle angoisse et même la hache à fendre le bois que Claude gardait sous notre lit ne nous apportait que peu de quiétude. Si seulement nous avions Moyo!
Nous étions seuls. Marijane était une brave femme, mais elle avait à s'occuper de ses 2 frères en plus d'autres tâches, aussi nous considérâmes qu'il nous incomberait de nous occuper de nous-mêmes. -


Chapardages et braconnage

- La période qui suivit fut sans aucun doute la plus noire que nous connûmes durant toute l'Occupation, nos maigres rations ne suffisaient pas à calmer notre faim, il nous manquait toujours quelques bouchées et nous nous couchions le soir sur un ventre creux sachant qu'au lever nous nous retrouverions au même point. Quand Marijane s'informait sur notre situation nous lui mentions, pour rien au monde nous aurions confessé notre détresse. Un jour Gilbert suggéra que peut-être nous devrions demander quelque chose à manger à Marijane ou à Madame Jean. Claude alors l'agrippa par un bras et lui cria au visage: "Nous ne sommes pas des mendiants! Si tu fait une chose pareille je te casse les reins!" Il n'eut pas à le répéter.

Nous commençâmes alors à nous "organiser" pour subvenir à nos besoins, nous "visitions" les champs de cultures des environs, du côté de "La Seigneurie", de l' "Hayatz" et d' "Urtaburru". Nous mettions cependant un point d'honneur à ne pas "visiter" les champs de nos voisins immédiats, y compris "Emilénia" contre qui nous avions une dent depuis le jour où ils avaient refusé de nous vendre de leur lait. Heureusement que pour le lait nous pouvions toujours compter sur la ferme "Atmetzague" et quand nous rendions visite aux enfants, leur mère nous donnait quelques taloas (galettes de maîs).
Nos "razzias" nous procuraient des choux, des betteraves, des topinambours. Rien qui puisse exciter un gourmet mais nous n'avions pas le luxe de faire la fine bouche. Parfois nous nous enhardissions à pénétrer dans un potager, ces derniers étant malheureusement situés près des habitations nous devions alors utiliser des ruses de sioux pour faire provision de quelques maigres légumes de fin de saison. Les fruits aussi devinrent une part importante de notre alimentation, pommes et poires abondaient un peu partout, nous avions nous mêmes pas mal d'arbres fruitiers, malheureusement nous n'attendions pas leur maturité pour les consommer, aussi nous attrapions des "courantes" carabinées!
C'est surtout le manque de pain qui nous affectait le plus, à cette époque nos rations se résumaient à une grosse tartine pour 2 jours, autant dire que nous n'atteignions jamais la limite. Nos "razzias" nous permettaient d'emplir nos estomacs, mais sans jamais complétement calmer notre faim.
En plus de nos chapardages dans les champs et potagers, nous posions des collets et à quelques occasions cela nous permis d'améliorer notre ordinaire. La chasse étant interdite la population en lapins et lièvres s'était décuplée. Nous n'étions pas experts dans l'art du braconnage, mais un peu d'observation et un fil-de-fer était suffisant, le reste était une question de chance. Je me souviens de notre premier lièvre victime d'un de nos collets. Quel triomphe ce fut! -

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 66  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 24 Sep 2012, 20:43

Avoir faim est une chose, mais avoir faim et n'avoir rien à manger...
La première chose qui me vient à l'esprit à l'évoquation de la guerre c'est la faim que j'associe avec.
Ce qu'il y a de fantastique c'est que durant cette année 1942, nous avons connu la faim, nous avons été envahis par les puces, les poux et nous avons même attrapé la gale! Et pourtant, jamais l'un de nous est tombé malade.



Le Sauciflard

Un jour nous étions sur le bord de la route regardant passer une colonne de véhicules allemands quand un soldat assis à l'arrière d'un camion nous interpella et nous lança un objet qui tournoya dans les airs avant de s'écraser à quelques mètres de nous. Aussitôt Gilbert se précipita pour le ramasser et quand il nous le présenta mes yeux et ceux de Claude jaillirent de leurs orbites, c'était un saucisson! Un vrai saucisson sec, encore blanchi de farine. Nous courûmes vers notre maison, l'eau à la bouche. C'est alors que Gilbert dit: "Il est peut-être empoisonné!" Claude et moi nous nous regardâmes pris d'un doute soudain. Nous repensâmes à tout ce que nous avions entendu dire sur les dangers à accepter toute nourriture des allemands.
Brusquement ce saucisson qui quelques secondes auparavant nous semblait si appétissant, nous faisait maintenant horreur! Le dilemme qui suivit fut une vraie torture, puis Claude décida qu'il valait mieux s'en débarasser et comme il allait le jeter je l'arrêtais dans son geste pour lui faire remarquer qu'un chien pourrait en être la victime. Nous décidâmes alors de l'enterrer, ce qui fut fait la rage au coeur dans un coin de notre jardin.
Cette nuit-là, dans le lit que je partageais avec Claude je ne pouvais m'endormir, j'avais faim et je pensais au saucisson! A mon côté Claude devait se livrer aux mêmes cogitations car soudain il dit: "Michel, tu crois vraiment que le sauciflard était empoisonné?" Nous nous assîmes tous les deux et dans l'obscurité de la chambre et un petit débat s'engagea: 1/ Il y avait de bonnes chances que le saucisson ne fut pas empoisonné. 2/ Les allemands n'étaient pas tous méchants. 3/ Nous avions faim!

Seulement vétus de nos pyjamas et éclairés par la lumière blafarde de la lune, nous nous glissâmes dans le jardin à la recherche de notre "trésor" enfoui.
Retrouver l'endroit où Claude avait creusé le trou ne fut pas un problème et quelques instants plus tard le précieux "objet" que nous avait lancé le soldat allemand était à nouveau entre nos mains. Après avoir brossé la terre qui le maculait, nous le coupèrent en 3 parts égales et nous réveillâmes Gilbert.
Eclairés par la pâle lueur d'une bougie qui projetait nos ombres agrandies sur les murs de la cuisine, nous avions l'air de 3 conspirateurs engagés dans le complot du siècle! Je dois avouer que j'hésitais un peu avant de mordre dans ma part, mais le sauciflard sentait si bon!
Finalement chacun de nous dévora son morceau et si je ne m'abuse, je suis toujours en vie! -

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 67  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 24 Sep 2012, 23:17

Les "patates" (ou tel est pris...)

- Ce jour-là alors que nous étions dans notre cuisine nous entendîmes une forte explosion venir de la route qui passe juste devant chez nous. Curieux nous nous précipitâmes et nous vîmes alors un camion allemand bâché s'arrêter près de notre maison. Comme nous nous approchions, le chauffeur descendit en jurant de sa cabine et donna un coup de pied à la roue avant gauche du camion dont le pneu avait éclaté. Le soldat retourna à sa cabine et se saisit d'un cric qu'il installa sous l'essieu et se mit au travail. Sans nous inquiéter outre mesure nous nous approchâmes de lui et le regardâmes faire. Le soldat semblait être un bon bougre, il nous désigna la déchirure dans le pneu en disant "Kaput!" Pendant ce temps, Claude qui s'était éloigné pour examiner le camion revint et me chuchota à l'oreille tout excité: "Il est plein de sacs de patates!" Mon Dieu, des patates!
D'un simple regard nous nous comprîmes et décidâmes de passer à l'action. Nous fîmes signe à Gilbert de demeurer près du soldat occupé à changer sa roue et nous nous dirrigâmes vers l'arrière du camion. Claude avait raison, il devait bien y avoir une centaine de sacs de patates! La tentation était trop grande de laisser passer une telle occasion, aussi en montant sur le marche-pied arrière il ne nous fut pas difficile de tirer un sac à nous, le plus délicat fut de le descendre du camion sans heurts et surtout sans attirer l'attention. Le sac devait bien peser ses 40kgs (plus que mon propre poids), avec mille précautions nous le fîmes glisser jusqu'au sol, puis nous le traînâmes jusqu'au bord du fossé au fond duquel nous le fîmes rouler.
Nous étions en sueur après de tels efforts et de tension. Nous retrouvâmes Gilbert accroupi près du soldat toujours aux prises avec son changement de roue. Nous avions hâte qu'il en finisse!
Enfin, le dernier écrou serré, la roue avec son pneu éclaté rangée sous le chassis, le soldat sauta dans sa cabine, nous fit un salut de la main et démarra. Nous nous précipitâmes dans le fossé pour se saisir de notre butin que nous traînâmes jusque notre entrée, puis mi-portant, mi-traînant, le sac se retrouva finalement sur le carrelage de notre cuisine.
Nous étions essoufflés mais heureux, tout s'était bien passé et nous avions quantité de patates! A l'aide de son canif Claude coupa la corde qui fermait le sac et alors... Enfer et damnation!
Le sac contenait des oignons! Les bras nous en tombèrent de découragement et nous en eûmes les larmes aux yeux. Gilbert s'exclama: "C'est pas juste!"
Pour une fois Claude et moi fûmes d'accord avec lui, ce n'était pas juste! -

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 68  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 25 Sep 2012, 19:24

Bonjour toutes et tous!

Place aux souvenirs en cette journée enfumée (because des incendies de forêts dans le Montana et l'Etat de Washington)!



Espoir

- Nous eùmes la visite de Gaston, il nous donna 3 boîtes de sardines à l'huile, 3 boîtes de melocotons et une tablette de chocolat. Tout cela provenant d'Espagne évidemment. Les melocotons étaient des pêches en conserve, avec le chocolat en plus nous nous retrouvèrent en Paradis!
Le plus important c'est qu'il nous apportait aussi des nouvelles de notre père. Ce dernier se trouvait en ce moment au Château-neuf de Bayonne (où il avait fait un séjour en 1941) et pas entre les mains de la Gestapo!
Le jeune Goyo (Grégoire) que mon père avait engagé comme apprenti et qui était âgé de 16 ou 17 ans, avait été relâché depuis une semaine et Gaston lui avait rendu visite chez sa mère avant de venir nous voir. Selon Goyo, à part quelques claques sur la tronche, il n'avait pas été trop malmené, quand à notre père il ne savait rien de lui ayant été séparés dès leur arrivée à Biarritz après leur arrestation.
Selon Gaston, la libération de Goyo -même si son jeune âge avait joué en sa faveur- était un bon signe et il y avait de bonnes chances que notre père soit lui aussi libéré sous peu. Cette nouvelle nous emplit de joie, mais nous savions que tout n'était pas joué et nous craignions de laisser libre cours à notre enthousiasme.
Il n'en est pas moins vrai que ce fut la meilleure nouvelle depuis le jour de son arrestation. Cela faisait combien de temps? Un mois? Plus? Nous avions perdu la notion du temps. Cependant c'est d'un coeur léger que nous nous couchâmes ce soir-là, peut-être était-ce la fin du cauchemard. -


Pigeon aux petits pois

- Quelques jours passèrent après la visite de Gaston et à nouveau notre moral commença à sombrer, à nouveau nous recommençions à désespérer de revoir un jour notre père.
En attendant il nous fallait vivre ou survivre. Un après-midi nous étions dans notre jardin occupés à cueillir des cassis, nous avions plusieurs de ces arbrisseaux. Les baies qu'ils produisaient étaient surtout bonnes pour faire des confitures, mais ce temps-là était révolu, maintenant malgré leur acidité nous les mangions nature.
Regardant par-dessus mon épaule Claude dit: "J'en connais qui vont manger des pigeons aux petis pois pour souper!" Je me retournais et à travers la clôture de grillage qui sépare nos deux jardins, je vis Madame Jean qui cueillait des petits pois, tandis que Monsieur Jean assis sur le billot qu'il utilisait pour fendre le bois, plumait un pigeon avec à ses pied un autre pigeon mort. Monsieur Jean semblait renfrogné et de temps en temps passait le dos de sa main sur son visage.
Je dis à Claude: "Il me semblait aussi que ses pigeons n'étaient plus aussi nombreux!" A ce moment-là Gilbert dit: "On dirait qu'il pleure." Claude le rabroua sèchement: "Tais-toi, anchois!"

Pauvre Monsieur Jean, il les aimait beaucoup ses pigeons. -


Le garde

- Il n'y avait pas que la nourriture qui faisait l'objet de nos préoccupations, il nous fallait aussi du combustible pour la cuisson et le chauffage quand l'hiver viendrait. Avant la guerre cela n'était pas un problème, bois et charbon ne manquaient pas, mais avec l'Occupation tout avait changé, du charbon il n'en était plus question et le bois lui aussi se faisait rare. L'abattage des arbres était formellement interdit, verboten! Seul le bois mort était à notre disposition. Au début, le "piñada" (le bois de pin) nous procurait la majorité de nos besoins, les branches mortes et les "piñas" (pommes de pin) s'y ramassait en abondance. Mais depuis quelques temps l'accès du bois nous était interdit, les allemands avaient commencé la construction d'ouvrages défensifs et une ceinture de barbelés nous en coupait maintenant l'accès. Privés de notre meilleure source d'approvisionnement nous dûmes battre les environs, marchant des heures pour revenir avec chacun un fagot sur les épaules. Les piñas étaient de loin notre combustible préféré, en plus de bien brûler elles étaient facile à ramasser, aussi en quelques occasions et en dépit des rondes des gardes, nous nous glissions sous les barbelés en traînant nos sacs pour en faire provisions.

Une nuit un vent d'ouest souffla avec force, un temps idéal pour la récolte de piñas. Le matin suivant Claude et moi nous nous munîmes de sacs et prîmes le chemin du bois de pin à quelques 250m de chez nous.
Grâce au vent qui les avait emportées, beaucoup de piñas étaient tombées à l'extérieur de l'enceinte et nous entreprîmes aussitôt le remplissage de nos sacs. Nous étions occupés avec notre cueillette quand nous entendîmes une ordre claquer sèchement: "Halt!" Nous nous figeâmes la peur au ventre, puis levant la tête nous vîmes un garde de l'autre côté des barbelés. Le soldat, le fusil à l'épaule nous regardait l'air amusé, il me paru assez jeune quand il s'approcha de la clôture et nous demanda ce que nous faisions, ou plus exactement c'est ce que nous crûmes comprendre d'après le ton. Lui montrant une pomme de pin que je tenais dans ma main, je lui dis:"Pour le feu!" Puis tout aussitôtj'ajoutais: "Fuer!" Le soldat sembla comprendre et sourit en hochant la tête, puis à notre grande surprise il se débarrassa de son fusil qu'il appuya contre un pin et se mit à ramasser des piñas qu'il nous jeta par-dessus l'enceinte nous invitant du geste à les ramasser. En peu de temps nos sacs furent pleins. Après avoir remercié le soldat avec des "dank, dank", nous prîmes le chemin du retour. Nous avions parcouru quelques dizaines de mètres quand je me retournais imité par Claude, nous vîmes le soldat toujours près de l'enceinte qui nous fit un signe de la main auquel nous répondîmes, puis nous rentrâmes à la maison. -

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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 69  Nouveau message de Aldebert  Nouveau message 25 Sep 2012, 20:57

Bonjour,
Quand le soldat allemand vous lançait les pommes de pins, les Pinas (sans tilda) devaient se répandre par terre. Non?
Comment preniez vous donc l'apéro sans Pinas (sans tilda) :mrgreen:
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Re: Souvenirs d'un enfant pendant l'Occupation

Nouveau message Post Numéro: 70  Nouveau message de Luzien  Nouveau message 25 Sep 2012, 21:57

Aldebert a écrit:Bonjour,
Quand le soldat allemand vous lançait les pommes de pins, les Pinas (sans tilda) devaient se répandre par terre. Non?
Comment preniez vous donc l'apéro sans Pinas (sans tilda) :mrgreen:


Bonjour,

Cela doit faire trop d'années que j'ai quitté le pays, je n'enclenche pas! :|

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