Le Blog de Jacques A.COLIN
L'ECUME des JOURS ENFUIS
vue de ma "Borgnotte"...ou de mon "échauguette"...

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Jacques A.COLIN
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Pour les journées du Forum...Souvenir

Lien permanentde Jacques A.COLIN le 28 Fév 2016, 02:07

SOUS UN VOL D’AVOCETTES
Ce récit authentique, présenté au concours des Floralies de La Baule 1998 a été honoré du
Grand Prix Auguste GUICHARD - 1998
]

A Madame E...,
Batz sur Mer - 24 juin 1993

L’hiver avait été très long, brumeux et froid dans notre vallée de la Saône, d’où le soleil était totalement absent depuis novembre. J’avais atteint mes soixante-huit ans en février, et il me semblait qu’un énorme “coup de vieux » m’était tombé sur les épaules, engourdies comme mon dos et mes reins par des rhumatismes toujours plus envahissants.
C’est ruminant avec pessimisme les méfaits de la vieillesse annoncée, que j’avais attendu le retour de juin. Depuis la fin des années soixante, nous prenions dès la fin mai, la route de Bretagne, et cette course vers l’ouest, traversant Morvan, Berry, et Val de Loire, était la promesse d’un bonheur absolu et réparateur.
Bien que nous nous en fussions accommodés, dans la paix de vacances oisives consacrées à la promenade, à la pêche, au dessin et au scrabble, les deux premières semaines avaient été plutôt fraîches, avec obligation de chauffer l’appartement en sous-sol qui nous accueillait depuis plusieurs années. La dune de sable qui nous séparait de la plage était insuffisante pour nous protéger d’un violent vent d’ouest. Permanent, il était chargé de particules et d’embruns, et nous apportait en plus, ininterrompu, le grondement des grandes vagues qui s’effondraient avec fracas, sur la plage Valentin. C’était le lieu de notre marche journalière, main dans la main comme au temps de nos fiançailles, en compagnie de Capucine, le caniche. Nous avions l’impression que ce fouettement de nos visages et de nos poumons par l’air marin avait pour effet de chasser les miasmes d’une année d’air continental exempt d’iode... Par ce temps de mer formée, les jeunes surfeurs de La Baule ou Pornichet s’y retrouvaient pour pratiquer leur sport passion, et je me suis souvent surpris à envier leur folie, pareille à celle, évanouie, de mes vingt ans.
Bref, nous étions un couple vieillissant, semblables aux centaines d’autres qui se succèdent de semaine en semaine, dans les petits bungalows du village vacances voisin. Avec l’immense privilège d’avoir tout un mois devant nous, dans une oisiveté apparente, nous émerveillant d’un simple coquillage ou du vol harmonieux des goélands.
Ces jours-là, le vent avait tourné au Nord nord-ouest, force deux avec de courtes rafales à trois ou quatre. Bien qu’il fut assez frisquet, le ciel dégagé nous offrait un beau soleil, celui que nous attendions avec impatience pour voir s’envoler nos douleurs articulaires.
Les heures de marée haute étant favorables, aux alentours de dix-neuf heures, j’avais décidé une partie de pêche en un endroit que j’affectionne particulièrement, non pour sa productivité piscicole, mais pour le charme envoûtant de sa solitude, au centre des marais salants de Guérande : La pointe de Sinabas.
C’est un redan que forme, à peu près à mi-grande longueur du Traict, la grande digue, haute de trois mètres, qui arrête le flux et le discipline pour l’engouffrer dans les grands étiers qui alimentent en eau de mer les milliers d’hectares de vasières, de cobiers, et d’œillets qui forment le Marais.
Du haut de cette digue, l’œil embrasse à l’ouest la totalité du Traict, vaste étendue plate, de sable roux, royaume de la coque et de la palourde, où la mer s’engouffre deux fois par jour à la vitesse d’un homme courant. Royaume aussi, quant le flot a monté, des courants puissants, tournoyants et imprévisibles, variant avec les hauteurs de marée. A l’étale de haute mer, plus aucun repère, le traict est devenu un lac immense, d’où émerge au loin le clocher roman du Croisic, pendant sombre de la claire collégiale de Guérande, trônant à droite sur sa butte lointaine.
A l’est, l’immense et mystérieuse étendue des marais, paradis des oiseaux, mais aussi de tout un monde animal à la vie secrète. Création humaine sublime, et cependant perpétuellement menacée d’abandon. De noirs magasins ou silos à sel, ponctuent la vaste étendue multicolore, jusqu’à la silhouette blanc et gris de Saillé, capitale du sel, fruit de la mer, du soleil et du vent.
Dans le ciel, sternes, mouettes rieuses et goélands, virevoltent, tandis qu’un héron cendré parfaitement immobile, est aux aguets dans la vasière proche. Solitaire, la grande dame blanche, l’aigrette neigeuse, élégante et craintive, anime le marais de points d’exclamations immaculés, tandis que de petits bécasseaux véloces parcourent les rives des œillets en picorant deci,..delà...
Et puis les avocettes... Pas très jolies au sol, mais si belles et courageuses en vol avec leurs ailes bandées de blanc et bordées de noir profond. J’aime provoquer leur simulacre d’attaque, lorsque nous passons trop près de leur nid, à leur goût. J’espère à chaque fois en obtenir une photo remarquable, mais peine perdue, leurs cris effraient le petit chien qui s’abrite entre nos jambes, et la manipulation du téléobjectif devient un sport d’équilibre que j’abandonne rapidement.

L’endroit, desservi par une petite route sans issue, est habituellement désert, hormis parfois, la présente lointaine de quelque paludier entretenant les salines ou venu préparer la prochaine récolte.
Or ce jour-là, au point le plus rapproché de la digue, une voiture stationnait sur la petite aire gazonnée, me laissant présager que la solitude à laquelle nous aspirions, Geneviève et moi, ne serait pas totale.. Encombré de mes gaules et de l’attirail hétéroclite de mes accessoires et appâts, précédés de Capucine, tout excitée par sa liberté soudaine, nous nous engageâmes dans l’étroit sentier qui longe le sommet de la digue pour nous amener au promontoire d’où je pêche habituellement, à environ cent cinquante mètres de notre véhicule...

L’homme était debout, sur le muret qui couronne la digue. Sa silhouette énorme se découpait dans le ciel éblouissant, et passant à moins d’un mètre devant l’impressionnant personnage, vêtu seulement d’un petit short qui semblait ridicule, une sorte de réaction imbécile me fit baisser les yeux pour éviter d’avoir à le saluer, de crainte sans doute que la stupeur de mon regard ne lui fût désobligeante. Je gage que Geneviève, qui me suivait à quelques pas, a dû agir de même, non cependant sans lui adresser un de ces légers sourires timides dont elle a le secret. Nous eûmes pourtant le temps d’apprécier sa physionomie débonnaire qu’une mince moustache grise et les inflexions souriantes du visage rendaient sympathique.
Lui, sans doute, ne nous vit même pas, ou tout au moins, sembla nous ignorer. Je sus plus tard que sa passion était l’observation des oiseaux, et la position qu’il occupait, immobile au sommet du muret lui permettait de s’absorber dans sa contemplation, sans trop de gymnastique que sa corpulence lui aurait interdite. Les avocettes qui nous poursuivaient encore de leur cri, planaient toujours non loin dans le ciel, s’offrant à toute son attention.
A quelques dizaines de mètres du promontoire d’où je pensais lancer mes lignes, du côté mer de la digue, légèrement abritée du vent par la forme inclinée d’un modeste embarcadère en granit descendant au niveau du Traict, une femme était assise sur une serviette de bain, bien que vêtue d’une tenue classique assez peu en rapport avec le lieu et la saison. Apparemment très absorbée par la lecture d’un livre, elle ne s’aperçut pas de notre passage.
Après avoir fait constater à Geneviève que le flot envahissait le traict à la vitesse d’un homme au pas rapide, je préparais rapidement mon attirail, sachant que le temps de pêche productif, en cet endroit, était relativement court. Les petits bars que je recherchais, accompagnent le premier flot en chassant dans à peine quelques centimètres d’eau. Après leur passage, autant lancer sa ligne dans une baignoire...
Pendant mes préparatifs, et tandis que l’eau avait atteint le pied de la digue, l’homme s’était rapproché de l’embarcadère, avait retiré ses sandales, et par la pente inclinée, avait gagné la zone sableuse et plane qui s’étend à l’infini. Il était descendu, maladroitement à cause de son embonpoint, à côté de la femme, qui ne s’était nullement départie de sa lecture. Ils n’avaient échangé, ce me semble, aucune parole.
Le soleil était encore très haut dans le ciel, le vent du nord avait faibli, moins frisquet. Tout nous laissait espérer une belle et longue soirée, avec en apothéose le ravissement d’un coucher de soleil somptueux dans l’alignement des feux de Pen Bron...
L’homme avait maintenant de l’eau jusqu’aux chevilles, et il avançait à petits pas hésitants et maladroits. Cette lente marche de l’inconnu, droit devant lui, sans aucun regard en arrière, sur cette étendue plate à l’infini, d’où n’émergeaient plus que quelques repères de parcs à moules lointains, prit pour chacun de nous un caractère intriguant et même chargé de malaise.
J’avais lancé une première fois ma ligne eschée d’arénicoles vers le sud ouest du promontoire. Tout en surveillant la tension de mon fil, je regardais furtivement, et de temps à autre, l’énorme silhouette qui s amenuisait peu à peu, tandis que l’eau atteignait maintenant le bas du short. Mon épouse, plutôt sujette à l’aquaphobie, faisait de même levant quelquefois le nez des mots croisés qu’elle avait entrepris.
Une heure avait passé, et le traict n’en finissait pas de se remplir, le niveau atteignant maintenant la base de l’embarcadère. Là-bas au loin, très loin, presque à la limite de visibilité notre homme nageait et s’ébattait. Il avait encore pied car parfois, ses énormes épaules apparaissaient encore dégagées du niveau liquide. Un peu rassurés nous ne recherchions plus que de temps à autre, à apercevoir le curieux et intriguant baigneur
Sur la droite à quelques trois cents mètres, un courant violent s’engouffrait dans un grand étier, charriant des masses d’herbes et d’algues que le vent du N-E. avait amassées le long de la digue. Je mis un certain temps à démêler une incroyable perruque provoquée par les laitues de mer entortillées sur mon nylon, négligeant quelques peu ma surveillance involontaire du nageur.
Ayant abandonné mon impossible réparation, mon regard se mit à parcourir en tout sens la vaste étendue bleue à la recherche du “ballonnet rose”, image humoristique que j’avais eue de l’homme nageant sur le dos, en dérivant lentement vers l’entrée de l’étier. Cette façon de faire était d’ailleurs fort judicieuse, car à la fin du flot et bien que l’étier continuât à se remplir, le fort courant qui longe la digue s’inverse et tend à ramener tout ce qui flotte vers notre petit cap.
Ce fut mon premier pincement au cœur: Rien que l’immensité liquide... Mon épouse m’ayant assuré qu’elle venait de le voir nager sur le dos, j’essayai d’affiner mon regard. A trois cents mètres environ, juste à la verticale de l’église de Guérande, j’aperçus enfin le nageur, immobile, mais semblant revenir vers nous sous l’effet du courant de retour. N’apercevant pas sa tête hors de l’eau, je stoppai instinctivement ma propre respiration, avec le sombre pressentiment qu’un terrible drame dont l’issue dépendrai de mon inévitable intervention, se jouait sous mes yeux.
Trente seconde après, je fus certain que l’homme se noyait. J’étais seul, bon nageur, mais âgé et fatigué, sans espoir de secours à moins de cinq kilomètres et je compris immédiatement avec effroi. qu’il me faudrait intervenir.
En quelques pas nous fûmes tous deux près de la dame qui lisait toujours, tandis que je sentis mon pouls s’accélérer sous l’effet de la brusque révélation de mon obligation de porter secours à l’inconnu. Il ne s’était passé que quelques minutes depuis que Geneviève l’avait vu s’ébattre, et je savais qu’il fallait intervenir rapidement pour espérer le sauver.
Nous la dérangeâmes visiblement en lui demandant si elle connaissait le baigneur: L’homme était son mari, il venait chaque jour ici se baigner, et adorait se laisser porter par le courant qui le ramenait à son point de départ après une longue navigation au travers du Traict. Mais devant notre étonnement qu’il puisse rester aussi longtemps la tête sous l’eau, après un regard d’interrogation muette, elle se leva d’une pièce et d’un air éperdu se mit à crier: Pieeeeeeerre Pieeeerre!!..
Mille idées se mirent à s’entrechoquer dans ma tête, plus fortement que les vagues qui frappaient maintenant la digue: “ tu dois y aller..., oh non?? ce n’est pas à moi que cela arrive!.., ton cœur ne tiendra pas..., trouver du secours..., que faire?... personne dans les environs... ne pas perdre une seconde, flotter si possible quoiqu‘il arrive.. .attention à l’eau froide...
Je courais déjà à toute jambes vers mon véhicule dans l’espoir insensé d’y trouver quelque chose de flottable. Geneviève avait compris et, bien que déjà en larmes, avait littéralement commandé à la dame de prendre sa voiture et d’aller donner l’alerte à Batz, pendant que nous, nous ferions tout pour sauver son mari.
Mon cœur battait à tout rompre et je n’avais rien trouvé qui puisse me soutenir dans l’eau. Je venais de faire trois cents mètres au pas de course et la respiration me manquait quant je fus de retour près de Geneviève à l’embarcadère. Je lus dans ses yeux une lueur d’effroi devant la situation, tandis que je lui disais comme en m’excusant avec désespoir : .. ..Il faut que j’y aille Ninette... Il faut... je t’aime... et comme dans un ultime recours à une foi ancienne : ... “à toi de jouer Seigneur ! ...”
J’avais sauté dans l’eau.
Il ne s’était pas passé plus de cinq minutes depuis notre première alerte, et j’étais maintenant dans l’action, sans autre état d’âme que d’atteindre le baigneur inanimé qui se trouvait maintenant à une centaine de mètres. J’avais eu la surprise de constater que j’avais encore pied et que la surface de l’eau atteignait mes aisselles. Mais le courant contraire était puissant et charriait quantité d’herbes qui glissaient ou s’accrochaient à mon corps. Il me fallait beaucoup d’énergie pour avancer et je sentais mon sang résonner à grands coups dans mes oreilles. Moitié nageant, moitié marchant, j’approchai cependant peu à peu de l’homme dont je voyais maintenant l’énorme masse flottant sur le ventre, le visage entièrement noyé.
J’avais saisi sa main, encore tiède et souple. M’accrochant à ses doigts repliés, j’avais fait marche arrière, et bénéficiant maintenant du courant, j’avais entrepris le retour vers l’embarcadère. Mon émotion était à son comble, et j’étais maintenant dans une sorte d’état second, pendant lequel les choses se font d’elles-mêmes, sans intervention de la volonté. Je parlais à l’inconnu inanimé, dont les doigts étaient crochetés dans les miens : .... allez frère, tiens le coup... ça va aller... encore vingt mètres...
Il y avait encore une heure avant l’étale de haute mer. L’embarcadère était à moitié recouvert et il me fallut m’écorcher les pieds sur les roches pour me retrouver au sec, à quatre pattes, tenant toujours le poignet de l’homme, tout en lui maintenant le visage hors d’eau. Le plus dangereux étant fait, ma capacité d’initiative revenait, quoique je grelottasse d’émotion contenue. De vagues souvenirs de secourisme aussi : .... méthode shaeffer, . . . à plat ventre... tête plus basse... bouchon ou bois entre les dents... après, bouche à bouche... calme et rapidité...
Je m’arcqueboutais pour essayer de le déplacer sur la petite plate-forme inclinée en ciment rugueux. Geneviève qui avait suivi avec angoisse la récupération, m’avait rejoint, et nos mains unies n’arrivant même pas à cercler ses énormes poignets, tirions de toutes nos forces pour le haler hors d’eau. C’était peine perdue, le poids de l’homme avoisinait les cents trente kilos, tous nos efforts ne faisaient que retarder les possibilités d’intervention physiques.

Son torse seul émergeait, couché sur le côté; son visage, bien que parsemé de taches violacées qui évoluaient de minute en minute, avait gardé un calme bonhomme que je ne puis oublier. La syncope était totale, pouls imperceptible et respiration arrêtée. Sous l’aisselle du bras gauche, une éruption de points rouges m’intrigua fortement, tandis que j’essayais de le retourner en vain. Sans irrespect, l’image d’un grand mammifère marin me traversa l’esprit tandis que j’enfonçais mes poings fermés de chaque côté du sein gauche, dans une dérisoire tentative de réanimation.
Peu à peu, l’idée de mort s’insinuait en moi. Geneviève était remontée sur le petit mur et s’époumonait en agitant les bras pour attirer l’attention de paludiers aperçus dans le lointain. Des avocettes aux ailes de deuil continuaient à virevolter au-dessus du chien caché sous la voiture, et je garde l’image entrevue d’un grand sterne faisant le Saint-Esprit, ailes battantes dans le vent.
J’étais épuisé, et n’avais plus que des paroles et des gestes dérisoires en direction du corps inanimé, quant arrivèrent deux paludiers enfin alertés par les cris de mon épouse. Le plus âgé, après avoir remarqué la cyanose du visage déclara tout de go qu’il était trop tard, tandis que l’autre, plus jeune, me regardait avec incrédulité, ne pouvant pas imaginer que j’avais eu l’audace de me lancer dans cette immensité liquide et tourbillonnante. Lui ne l’aurait pas fait me dit-il, regardant tour à tour la mer et le corps monstrueusement imposant, et sans vie. Unissant nos forces, nous ne pûmes même pas le déplacer d’un pouce tant la surface d’appui était exiguë et très vite, je m’affalais sur le talus empierré, toute mon énergie enfuie, mais tenant toujours la main de l’étranger qui eût pu devenir mon frère...

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La caravane rouge des secours se profila dans le lointain, et après quelques minutes qui me parurent des heures un pompier en tenue de plongée était auprès de nous. Après un rapide examen, je l’entendis annoncer dans un émetteur portatif : « . . . dix-sept heures vingt... accidenté à la côte, sexe masculin.. », arrêt ventilatoire et cardiaque... récupération par témoin...”
Et puis je ne sais plus. Je m’étais écarté, rejoignant en grelottant l’endroit où était mon matériel, tandis que se précipitaient à toutes jambes dans l’étroit sentier, des brancardiers et assistants médicaux encombrés de matériel. Je vis aussi l’estafette bleue de la gendarmerie s immobiliser à l’arrière de la caravane de secours.
J’aperçus Geneviève, en larmes. Avec lucidité, elle s’était précipitée à contre sens dans le sentier, en apercevant parmi les sauveteurs qui se hâtaient, la petite silhouette de l’épouse, qu’elle entoura de ses bras, l’entraînant avec compassion vers les véhicules médicalisés qui étaient sans doute le dernier espoir.
Assis sur le muret, un peu à l’écart du groupe qui s’affairait péniblement à déplacer le corps, je me sentis bientôt étranger à tout cela. Mon regard était perdu sur l’étendue infinie du marais. Mon corps était encore agité de tremblements convulsifs. Mon pouls s’était un peu calmé, mais mon esprit était traversé de nombreux sentiments contradictoires, de la peur rétrospective la plus sombre à la fierté enfantine d’avoir bien travaillé... la vie, la mort ? pourquoi lui, et pourquoi moi, au sein de cette solitude ? ...


Je me dirigeais maintenant, encombré de mon attirail récupéré vers la cohorte des véhicules de secours dans l’un desquels mon baigneur malheureux avait été transporté. Le médecin arrivé seul entre-temps, n’avait pu que constater le décès non par noyade mais par infarctus, sans doute au moment même où Geneviève le vit s’ébattre pour la dernière fois. Il ne s’était pas écoulé plus d’une demi-heure depuis. Un gendarme soupçonneux me posa quelques questions, semblant vouloir s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un homicide ou de non-assistance à personne en danger. Il m’intima presque l’ordre de me présenter le lendemain matin à la gendarmerie pour une déposition ! ...
Tremblant, pleurant, j’avais embrassé la dame infortunée, qui n’avait pas encore réalisé, en l’assurant que j’avais fait tout ce qu’il m’était possible de faire. Pierre avait soixante-sept ans ; il s’était retiré peu de temps auparavant d’une affaire de mécanique de précision très connue de Chalon, pas loin de chez nous. Comme nous, ils adoraient cette presqu’île guérandaise et le charme envoûtant de ces marais balayés par le vent du large. Ils venaient de s’installer à Batz, dans un petit bungalow acheté récemment, en vue de séjours paisibles...
Un à un, chacun ayant fait correctement son travail, sauveteurs et véhicules avaient repris le chemin de Batz, Madame E... suivant le corps de son mari. Le silence était revenu sur la lande infinie, et le ballet des avocettes avait à nouveau suivi Capucine quand nous retournâmes lentement vers la Pointe de Sinabas.
C’était presque l’étale de haute mer, cet instant fugitif, imperceptible pour qui n’est pas du marais. Assis près de Geneviève sur le muret de granit, je revivais interminablement chaque instant précis du drame, incapable de détacher mon regard de l’étendue verte du traict, où je continuais à voir s’éloigner, pour se fondre dans la brume légère qui se formait, une silhouette anonyme mais terriblement fraternelle...
Une paix silencieuse s’était établie sur la plaine humide. Je savais maintenant que Pierre E. était mort avant mon intervention. L’affaire était pour lui, entendue, et vu de l’extérieur, cela n’était plus, pour le monde, qu’un fait divers de vacances.
Mais pour le vieillard que je croyais être, plus rien ne serait comme avant. Comme si le destin avait voulu que se révélât à mes yeux. en un instant brutal, le grand Mystère de la vie et de la mort..

“Tu sais. Mamie, tout en mobilisant mes forces et mon énergie, j ‘ai vraiment cru que je n ‘en reviendrai pas. J’ai du, en une fraction de seconde, accepter de rejoindre mon père, et tous ceux que nous avons aimés, qui ont franchi la barrière du temps. J ‘ai même dû accepter de te perdre, à jamais...
Je ne savais pas qu‘il était trop tard. Cependant, si je n’avais pas fait ce que j’ai fait, je crois que je n ‘aurais jamais pu, à l‘avenir, te regarder dans les yeux, non plus que mes enfants...”

Je lus un amour tout neuf, dans son regard mouillé.
Les avocettes avaient disparu….
Seul dans le vent, une grande sterne faisait encore le Saint-Esprit.
sterne saint esprit.JPG
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Papy Colin
Maquisard - Eng. Vol.durée ww2- Croix.Combattant 39-45
Le Blog de Jacques A. COLIN

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