Forum Le Monde en Guerre


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Auteur: alberto [ 19 Oct 2015, 14:24 ]
Sujet du blog: Vire, le journal de Jeanne

Dans le cours des pérégrinations de mon père, il est question d'une "Tante Jeanne", de Vire.
J'ai estimé utile de remettre en ligne dans ce blog le journal que j'avais déjà fait paraître il y a quelques temps ici sur le Forum (Peut-être dans Histomag, sous le titre :" Juin 1944, une femme écrit sous les bombes)

J’ai ici tenté de décrire les heurs et malheurs vécus par une partie de ma famille durant les quelques semaines que dura la libération de sa ville.

Pour cela j’ai retranscrit les notes prises à la volée par ma (grande) tante Jeanne qui tenait à cette époque un petit hôtel restaurant, le « Café du Virage » à Vire, 14500 Calvados.

Vire, situé à environ 50Km. de la mer et de Granville, se trouve sur la route d’Argentan via Flers et à peu près 30Km. au sud de Saint Lô. C’est un nœud de communication important qui se situait à l’époque juste à la jonction de la 1ère armée américaine et la 2ème armée britannique.

C'est-à-dire au cœur d’un chaudron chaud-bouillant du 6 Juin à la mi-août 1944 !

L’hôtel tenu par ma tante était situé entre une route, dite route des Vaux, située à la sortie sud de la ville et la rivière, la Vire, qui continue son cours vers la mer…

A cet endroit, la vallée de la Vire, encaissée, est bordée sur sa rive gauche, par la colline de « La Bénardière » accessible par un chemin assez raide qui après 2 à 300 mètres de montée débouche sur le bocage normand que les allemands ont appris à connaître depuis quatre ans…

Un ami de la famille, M. Cotte, possédait une maison située dans cette « Bénardière » où ma tante et son mari allaient se réfugier quand ils estimaient que ça chauffait un peu trop en bas.

Les premières notes du journal de ma tante sont datées du lundi 5 Juin et sont toutes retranscrites ci-après en italique.

Lundi 5 Juin au mardi 6 1944 : Passages assourdissants d’avions. Bruits d’artilleries résonnants très loin, probablement de Cherbourg ? (Cherbourg situé à 80 Km au Nord, ndr)

Mardi 6 Juin au soir : Le bombardement de Vire a commencé à 20h. Nous allons nous coucher dans le fossé en face de notre maison. Vire a été bombardée durant 24h
.
Mercredi 7 Juin : Nous sommes montés à La Bénardière chez M. Cotte. Nous sommes restés couchés chez lui. Nouveau fort bombardement de Vire.

Jeudi 8 Juin : Nous avons élu domicile chez M. Cotte. Nous descendons à notre maison deuux fois par jour pour soigner les bêtes. Dans la nuit, énorme passage d’avions ! Je dirais même un océan d’avions !

Vendredi 9 Juin : Je fais la cuisine, aidée par plusieurs autres personnes, pour tous les réfugiés qui nous ont rejoint car nous sommes maintenant 70 à 80 ici !

Lundi 12 Juin : Terrible journée ! J’étais comme chaque jour redescendu au « Café du Virage » pour soigner mes bêtes, quand survint un terrible bombardement sur la Bénardière. J’allais avec mon mari me mettre à l’abris dans la cave de M. Brun notre voisin. La maison tremble, toutes les vitres sont brisées : nous croyons notre dernière heure arrivée ! Avec M. Brun, nous remontons à la Benardière : le spectacle est affreux ! Dix à douze mort dans notre collectivité, dont Mme Cotte notre bienfaitrice et Melle Février dont les parents sinistrés à cent pour cent étaient arrivés la veille.
Samedi 17 Juin : Je reprends mon journal. Nous restons chez M. Cotte. M. Lotherel nous a rejoint. Il loge dans la remise avec sa femme, ses six enfants et la grand-mère, neuf personnes en tout.

Dimanche 18 Juin : Mon mari est parti avec M. Lotherel pour remonter les vannes de l’écluse. Mon moral est bas et je suis épuisée car les nuits sont très mauvaises : on a plus peur la nuit que le jour.

Lundi 19 Juin : Mauvais temps, donc pas d’avions. C’est la seule nuit où nous n’avons rien entendu : inutile de dire si nous avons dormi !
Nous sommes toujours chez M. Cotte qui est parti à pied pour Paris. Nous couchons tout habillé par terre, et nous allons dehors nous réfugier dans une tranchée quand le danger est trop grand.

Mardi 20 Juin : Mon mari est descendu essayer de remettre les tuiles de notre maison qui a souffert des bombardements afin d’éviter que la pluie n’y entre.
Depuis hier, nous n’entendons plus le bruit des canons : où sont-ils ? Les nouvelles sont incertaines…
Par ici nous ne voyons pas d’allemands, mais sur les grandes routes : c’est insensé ! Aussi quand les avions les repèrent, c’est un mitraillage épouvantable, ils piquent dessus en rasant les arbres…
A la maison il ne reste que deux chattes et les poules. On les soigne tous les matins…
Il ne reste de notre pauvre ville de Vire qu’un amas de ruines. Vire a brûlé pendant plus de huit jours !
Pour la nourriture, ça va, je fais la cuisine pour la famille Lotherel et nous.
Cet après-midi nous sommes descendus à l’hôtel pour nettoyer les chambres et enlever les platras.
Les allemands pillent les maisons à pleins camions, tout y passe : l’eau de vie, café, farine, épicerie, literie, tour leur est bon !
Chez nous, c’est tout pareil : tous les tiroirs retournés, les armoires vidées, nos stylos, nos montres, partis ! Mouchoirs, chaussettes, linges, pareils ! Ils ne sont pas encore allés à la cave, mais hélas, ce n’est pas fini…

Mercredi 21 Juin : La nuit n’a pas été trop mauvaise, mais dormant tout habillés, on repose mal ! Il ne fait pas chaud, mais on craint moins les avions par mauvais temps.
Nous vivons comme des saltimbanques et nos nous trainons par terre quand nous entendons les avions et nous nous salissons, mais on n’y regarde plus d’aussi près !
Nous descendons chaque jour voir notre maison qui est de plus en plus pillée, et on essaie de sauver le plus d’affaires possible, mais nous sommes très fatigués.
D’autant plus qu’on ne dort pas : c’est tellement lugubre d’entendre ces torrents d’avions passer…
Cette nuit, d’énormes fusées ont éclairé continuellement nous nous sommes endormis que sur le matin.
Aujourd’hui, je vais essayer d’aller au jardin cueillir des pois. Je fais toujours la cuisine pour les dix que nous sommes.
J’ai aussi envoyé une lettre à ma sœur par le Secours National. Je remets aussi du courrier pour ma famille aux gens qui vont à Paris…

Lundi 26 Juin : Au réveil, on voit beaucoup d’incendies dans les rue qui avaient jusqu’alors été épargnées par les bombes : la rue aux Teintures, la rue Emile Chenel, etc…Pourtant, il n’y a pas eut d’avions cette nuit : qui les a provoqués ?
Espérons que notre maison sera épargnée. Mon mari continue de réparer la toiture, car le mauvais temps s’en mêle et l’eau rentre toujours.

Mardi 27 Juin : Journée très pluvieuse. On apprend la prise de Cherbourg !

Samedi 8 Juillet : J’ai enfin reçu des nouvelles de Paris grâce à M. Cotte.
Depuis deux jours nous descendons prendre nos repas à la maison en espérant que cela empêchera les pillages, bien qu’il ne reste pas grand-chose à prendre. Ils mettent tout en désordre. Ils ont déjà pris beaucoup d’eau de vie, des couvertures, des toiles cirées…
Beaucoup de petites communes ont reçu l’ordre d’évacuer, mais pas la nôtre…

Mardi 11 Juillet : Mon mari s’est mis en devoir de retrouver le corps de cette pauvre Melle Février afin de la mettre en bière. En fait il a retrouvé aussi le corps du fils Lhotelier qui se trouvait là aussi au moment du drame.
Hier soir, je suis retournée à la maison qui a été pillée de nouveau !

Jeudi 20 Juillet : Les pillages continuent, cette fois les foudres sont partis avec 250 litres d’eau de vie que nous n’avions pu emporter, ainsi que le moteur à scier le bois.

Samedi 22 Juillet : Toujours les pillages, Cette fois ils s’en prennent aux conserves et aussi ils sortent les voitures du garage ! Elles n’ont plus de pneus, mais cela ne fait rien, ils les emménent la nôtre et celles de nos clients. Mon mari demande un reçu : pas de reçu !

Mardi 25 Juillet : Il ne reste plus rien à piller.

Nous sommes rentrés de bonne heure, car on nous a dit que les anglais allaient à nouveau bombarder les routes. Nous nous habituons à tout cela, mais mieux vaut être prudent.
La chaleur revient.

Mardi 1er Août : Très mauvaise nuit avec le bruit du canon qui se rapproche.
Mon mari bouche les fenêtres avec des planches, tandis que je cueille des haricots et l’on entend alors un sifflement et un obus éclate. Nous remontons à la Bénardière en nous couchant à chaque fois qu’un obus passe au-dessus de nos têtes. Arrivés à la Bénardière, nous nous abritons dans la tranchée. Un obus explose à dix mètres ravageant tout dans la tranchée et faisant deux morts et plusieurs blessés, mais par chance aucun des nôtres.
Trouvant que le tir est trop ajusté sur nous, nous sortons de la tranchée emmenant la grand-mère Lotherel et les petits.
On doit se coucher plusieurs fois sous les tirs avant d’atteindre notre cave où nous nous réfugions avec M. Cordier, sa femme et d’autres voisins.
Nous avons vécu là encore des heures bien angoissantes avec des obus qui éclataient tout autour de nous, sur le garage, sue la maison, bref, un vrai passage d’épouvante !
Vers 21h. nous avons réussi à ouvrir les portes pour aller chercher des matelas. On s’est couché plutôt mal que bien. Ceux qui avaient faim ont mangé un peu de beurre sur du pain, les autres, la peur les a nourris !
Cette nuit, le passage de canons, de tanks n’a pas cessé, mais il n’y a pas eu trop d’avions.

Mercredi 2 Août : Pas d’autres tirs. Le garage est à moitié détruit, endommageant un peu plus la salle de café dans sa chute.
A trois heures, les tirs ont l’air de reprendre. Nous nous arrangeons pour mieux nous installer dans les caves pour la nuit.

Jeudi 3 Août : Nuit meilleure, car nous étions mieux installés et les tirs semblaient plus lointains.

Vendredi 4 Août : Nous ne sommes pas sortis soigner les bêtes, le canon tonnait trop !
On sent que les combattants s’acharnent chacun de leur côté.
Hiers soir on sentait bien que la bataille avait lieu dans la forêt de Saint Sever.
Nous avons des vivres pour quelques jours en économisant.


Dimanche 6 Août : Je n’ai rien pu écrire hier. Impossible de décrire les deux jours atroces passés depuis vendredi où un obus est tombé dans la salle du café ! Nous étions recroquevillés dans la cave n’osant bouger tant les obus éclairaient sans une seconde de répits !
A l’heure où j’écris nous n’avons pu juger des ravages car nous n’avons pas encore pu sortir des caves…

Lundi 7 Août : Vers 5 à 6 h. du matin, nous entendons taper sur la route : nous croyons tous qu’ils la minent. Nous n’osons bouger ni même parler.
Tout à coup, on soulève la trappe de notre cave. Je me présente seule, plus morte que vive. Je dis : « nous tous réfugiés ici ». Les soldats me demandent : »Pas d’allemands au moins ? » . Je réponds «Non ». Ils repartent sans rien dire d’autre. Quelques instants après nous nous rendons compte qu’ils étaient américains. Nous sortons et apercevons deux américains en blouson, revolvers aux poings suivi des corps francs. Plus de vingt soldats sont restés avec nous la journée et toute la nuit nous donnant de tout ! Bonbons, sucres, gâteaux, cigarettes, etc…Nous leurs avons fait cuire les lapins qui s’étaient échappés. Ils m’ont donné un billet de 100 et un de 50 : des nouveaux !
Ils continuent à nettoyer le coin : il passe des prisonniers allemands, des blessés…
Il est encore impossible de sortir : obus, mitrailleuses, fusils, cela ne s’arrête pas…

Mardi 8 Août : Nous sommes toujours terrés comme des malheureux. Nous n’avons guère dormi.
A l’heure où j’écris le canon tonne toujours et on entend les obus siffler.
Mais les américains étant là, on a moins peur bien que les allemands résistent toujours.
Je quitte ce journal dans l’espoir de le reprendre demain : mais peut-on être sûr de vivre jusque là ?
Ce mardi, les américains nous ont conduit dix-neuf réfugiés qui étaient restés dans la tranchée de la Bénardière : ils sont dans un triste état !
Nous vivons tous en communs et commençons à être bien ravitaillés par les américains.
Hier matin, nous avons été imprudent, car avec mon mari nous sommes remonté à la Bénardière pour essayer de récupérer un peu d’affaires que nous avions laissé. Quel affreux spectacle : soldats tués, bêtes éventrées, ruines…La maison a été pillée entre-temps, l’argenterie et le meilleurs de nos effets sont partis…Nous somme repartis rapidement car les allemands contre-attaquent souvent.

Jeudi 10 Août : Il passe des convois américains en nombre énorme : camions, canons, tanks, matériels, c’est insensé ! Beaucoup passent par notre route. Le canon tonne toujours très fort et les allemands ripostent encore un peu. C’est toujours dangereux de sortir. Les américains déblayent tout dans les rues.

Vendredi 11Août : Nous sommes retournés à la Bénardière ramasser ce qui pouvait l’être : mais beaucoup s’était perdu !
Les américains déblayent toujours et cela à l’air de s’organiser.
On me dit que Paris va bientôt être libéré.
A l’heure où j’écris nous avons des américains chez nous et je me trouve heureuse de leur faire la cuisine.

Mercredi 16 Août : Nous sommes encore tous réunis, mais nous allons bientôt nous séparer avec le calme qui revient.
Jeudi 17 Août : Notre dernier repas à midi groupait vingt huit autres camarades : on sest quitté à 16h. bien heureux d’être en vie !
Il reste pour nous beaucoup de travail pour remettre tout en état !
Samedi 19 Août : Je souhaitais rouvrir mon café ; mais on me le fait fermer jusqu’à nouvel ordre.

Vendredi 25 Août : Notre vie reprend à nettoyer, ranger, à raccommoder les dégâts. Nous avons beaucoup de clients, car en ville rien ne fonctionne. Les américains déblayent toujours en faisant des routes bien plus larges qu’avant, mais en laissant de malheureuses victimes dessous !

Dimanche 27 Août : Pour la première fois je suis allé en ville : Quel désastre ! Dans notre quartier, c’est des roses à côté des ruines de Vire. Toujours pas de nouvelles de Paris ?

Dimanche 3 Septembre : Paris a été libéré le 25 Août, j’ai enfin des nouvelles de ma famille.
Voilà la fin de nos épreuves.
Puissent ceux qui lirons ce journal ne pas passer de telles heures.
Je termine avec ces mots : espoir toujours en un monde meilleur.

Fin du journal de Jeanne Leplanois.

A noter que la ville de Vire a été déclarée sinistrée à 75% ! il est vrai qu’il restait quelques murs encore debout…

Les amateurs essaieront de raccorder ces évènements avec la chronologie de la « Grande Histoire » telle qu’elle est aujourd’hui relatée dans les livres.

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